Pour Renée Vivien

Poèmes 1901-1910, Renée Vivien

Pour Renée Vivien.


Femme, poète, lesbienne : à la Belle Epoque, trois termes qu’il ne va pas de soi de conjuguer. Renée Vivien revendiqua d’être les trois à la fois. Charles Maurras et Remy de Gourmont entre autres admirèrent ses vers, mais la légende noire de “Sapho 1900” a pris le dessus sur sa poésie. Une anthologie de poèmes aux éditions ErosOnyx fait de nouveau entendre une voix méconnue. Où au spleen fin-de-siècle se mêle la lutte douloureuse pour la conquête d’une poésie singulière – ni masculine ni hétérocentrée.

Sur une photo de 1907, soit deux ans avant sa mort, Renée Vivien est renversée sur un fauteuil, alanguie dans une robe noire. Sous de lourdes paupières, elle fixe l’objectif sans sourire. Mante religieuse, “ange filiforme” pour Colette, qui évoque dans Le Pur et l’Impur une femme-enfant folâtre et désabusée, s’épuisant dans le sexe, l’alcoolisme, l’anorexie. Mystères, scandales : éléments d’une légende. Pourtant, à lire la récente biographie de Jean-Paul Goujon, Renée Vivien apparaît moins comme un spectre Belle Epoque que comme une femme luttant pour son indépendance. De son vrai nom Pauline Mary Tarn, Renée Vivien naît en 1877 en Angleterre, et s’installe à Paris dès sa majorité. Héritière fortunée, elle vit seule et rencontre bientôt Natalie Clifford-Barney, riche américaine affranchie dont les aventures lesbiennes défraient la chronique parisienne. Leur liaison tumultueuse durera deux ans, et marquera durablement Vivien. Par ailleurs, celle-ci étudie, travaille ses vers, apprend le grec et traduit Sapho. En 1901, elle publie à compte d’auteur un premier recueil que salue la critique. Les suivants aussi sont bien accueillis, mais à mesure que la voix lesbienne et féministe se fait plus claire et plus offensive, les critiques se détournent. Profondément blessée par la virulence de certains articles, Vivien publie de moins en moins. Elle se renferme dans son appartement à la Des Esseintes, plein de lourdes teintures, de bougies et de statues orientales, dont elle a cloué les fenêtres. Usée par les excès et les déceptions, elle y meurt de consomption à trente-deux ans. Mais cette fin de vie romanesque ne doit pas masquer l’essentiel de son oeuvre : car Vivien est un poète et non une femme damnée baudelairienne.

Il faut donc relire Renée Vivien – et lui accorder du temps. Une lecture rapide ne lui rend pas justice. Feuilleter les recueils laisse l’impression d’un monde de frissons morbides, de regrets, d’étreintes meurtries au crépuscule : d’une atmosphère fin-de-siècle vaguement ennuyeuse. Il est facile de traiter Vivien comme une simple épigone baudelairienne. Et sans aucun doute, la poésie de Vivien est inégale. Mais l’anthologie d’ErosOnyx révèle au lecteur attentif une voix plus complexe qu’il n’y paraît. Car les métaphores et les images parfois usées de Vivien masquent une révolte qui éclate à de brefs moments :

Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,

Et des femmes, voyant que je souffrais, ont ri (…)

J’ai senti la colère et l’horreur m’envahir,

Silencieusement, j’appris à les haïr (…)

Je suis partie au gré des vents. Et depuis lors

Mon visage est pareil à la face des morts. (“Le Pilori”)

Lutte âpre contre un monde qui lui est hostile, pour conquérir une voix et un espace à elle. On dira que c’est le défi de tout écrivain. Mais dans le cas de Vivien, le cliché littéraire reprend tout son sens. Vivien est deux fois marginale : comme femme qui écrit, comme lesbienne qui affirme inconditionnellement son amour des femmes en même temps que son mépris des hommes. Doublement décalée donc, elle doit inventer un espace poétique, pour elle et ses pareilles.

Lorsque Vivien commence à écrire, de nombreuses femmes publient : des romans, de la poésie, plus rarement du théâtre et de la philosophie. Certaines sont célèbres : Anna de Noailles, Lucie Delarue-Mardrus, Colette. Pour autant, le temps où Proudhon pouvait écrire que “la femme est artiste; c’est pour cela que les tâches du ménage lui ont été dévolues”, (dans Du Principe de l’art) est loin d’être fini. Les femmes qui écrivent s’exposent toujours aux critiques, paternalistes ou virulentes, d’un monde littéraire majoritairement masculin. Parce qu’elles préfèrent la création à la procréation, la production à la reproduction, et parce qu’elles prouvent que les femmes pensent et sentent par elles-mêmes, elles sont une menace pour l’ordre du monde – la hiérarchie masculin / féminin, et la sacro-sainte Famille (voir à ce sujet la passionnante étude de Christine Planté, La petite soeur de Balzac). Dans ce contexte déjà difficile, Vivien est encore plus isolée. Contrairement à Noailles et Delarue-Mardrus qui évoluent dans la meilleure société parisienne, Vivien est d’origine anglaise et fuit les mondanités. Noailles et Delarue-Mardrus prendront toujours soin de se distancier des féministes, et Delarue-Mardrus ne publiera pas ses poèmes saphiques. Vivien, elle, assume tout.

Son amour des femmes d’abord. Sa poésie lyrique est amoureuse et érotique : amours compliquées, confiances suivies de haine, étreintes décevantes et moments d’abandon. Vivien conjugue un grand classicisme formel (les innovations de Verlaine et Rimbaud sont invisibles dans les alexandrins parnassiens de Vivien), et une sensualité parfois intense :

Je suis avec lenteur le contour de tes hanches,

Tes épaules, ton col, tes seins inapaisés. (“Le Toucher”)

Mais il n’y a pas de désir sans douleur, et le poème “Amata” se clôt sur une formule déchirante ” Ô toi douceur finale, ô toi douleur suprême”. Il ne s’agit pas ici de simples jeux sonores : l’oscillation entre désir et douleur, euphorie et dysphorie est le rythme même de la poésie de Vivien. D’où l’impression étrange que s’élabore entre 1901 et 1910, de recueil en recueil, non pas un cheminement mais une oeuvre circulaire, de la forme de la chambre crépusculaire si souvent invoquée, ou de l’île de Lesbos mille fois rêvée. D’où aussi le charme désuet de cette poésie érotique et blessée, où la chair cherche sans cesse le dépassement vers l’Idéal.

Cependant (et c’est ici que Vivien se rapproche des sensibilités contemporaines), une voix plus âpre recouvre parfois la mélancolie amoureuse. Voix de colère et de rage – de haine.

Nous haïssons le rut qui souille le désir.

Nous jetons l’anathème à l’immonde soupir

D’où naîtront les douleurs des êtres à venir.

Nous haïssons la Foule et les Lois et le Monde (…).

Amantes sans amants, épouses sans époux,

Le souffle ténébreux de Lilith est en nous,

Et le baiser d’Eblis nous fut terrible et doux. (“Litanie de la Haine”)

Dans ce poème et dans d’autres, se lisent la rage et le défi d’une femme révoltée contre la loi masculine et l’hégémonie du désir hétérosexuel – qu’elle traite d’ “aberration” en même temps qu’elle prône la stérilité. Vivien ne fait pas de concessions et revendique une poésie écrite par une femme, inspirée par des femmes, adressée à des femmes.

Vous pour qui j’écrivis, ô belles jeunes femmes !

Vous que, seules, j’aimais, relirez-vous mes vers ? (“Vous pour qui j’écrivis”)

La poésie est affaire de lignées choisies – où les ancêtres sont souvent masculins. Pour fonder sa lignée,  Vivien remonte aux sources de la lyrique antique. La fondatrice, l’inspiratrice de la poésie de Vivien sera Sapho. Vivien apprend le grec pour pouvoir lire et traduire les poèmes de l’aède. Dans sa poésie, Sapho (qu’elle appelle Psappha) est partout : dans les rythmes calqués sur les strophes saphiques, dans les images (les roses, les seuils, les lyres), les figures de femme. Elle est le modèle, l’inspiration, la soeur, l’amante, la source du chant et de l’amour :

Ô langueurs de Lesbôs ! Charme de Mytilène !

Apprends-nous le vers d’or que ton râle étouffa,

De ton harmonieuse haleine,

Inspire-nous, Psappha ! (“Invocation”)

L’importance donnée à Sapho montre bien que l’enjeu principal de la poésie de Vivien n’est pas, comme on a pu le dire, l’épanchement autobiographique. Même si la poésie de Vivien porte traces de ses amours malheureuses, elle se fixe de plus larges horizons. L’omniprésence lyrique du “je” ne renvoie pas toujours à Vivien, loin de là. Le “je” est aussi un “je” de masques, de déguisements. PLus important, il est un “je” partagé. S’en saisissent plusieurs femmes au fil des recueils. On a parlé déjà de Sapho et de ses disciples, mais on croise aussi Dalila, qui n’est plus la perverse séductrice mais une femme humiliée par un soldat grossier, Viviane, des Bacchantes… Le poème “Souveraines” donne la parole à tour de rôle à de grandes figures de femmes, de Lilith à Jane Grey, et toutes concluent ainsi “Je ne fus pas heureuse”. Ces “je” se mêlent et s’entrelacent au “je” lyrique principal, pour créer une parole : non pas expression autobiographique d’un sujet, mais voix qui voudrait parler au nom des oubliées. Renée Vivien a voulu créer une poésie de femmes, pour les femmes, dans un univers encore androcentré.

Derrière les roses fanées et les crépuscules de Renée Vivien, on entend pulser la rage et la colère. Celle que la lutte épuisa mérite qu’enfin on l’écoute.


 

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