Nos Amériques, de Stéphane Bouquet

Stéphane Bouquet

Champ Vallon

Les Amériques de Stéphane Bouquet

On ne trouvera ni les tours du World Trade Center, ni l’Amérique d’Obama dans le dernier recueil de Stéphane Bouquet. Ses « amériques » sont plus vastes : elles sont les espaces de l’être contemporain, les terres communes du « quasi-bonheur mondialisé ». Dans une poésie pure et rythmée, Stéphane Bouquet explore la solitude, la dissolution des identités dans un monde multiple – et parvient à recrééer la sensation intense de la présence du monde.

 

Ce recueil est d’abord né d’un dépaysement, dans la contrée des villes immenses et des banlieues tranquilles. Mais il n’a rien d’exotique. L’Amérique de Stéphane Bouquet est une Amérique connue, que les films et les livres nous ont rendu familière. Une section du recueil se déroule dans le monde feutré des suburbs, ces banlieues où couve le malaise qui fascinent tant les réalisateurs américains (qu’on pense à American Beauty de Sam Mendes, au Blue Velvet de David Lynch). Affleurent aussi des rues immenses, des stations-service où l’on paie en dollars, des tartines de beurre de cacahuète. C’est donc bien l’Amérique, mais une Amérique que Bouquet ne se préoccupe jamais de rendre singulière. Il semble n’évoquer à dessein que des images banales : pour dire peut-être que l’Amérique n’est pas le sujet du recueil. A une exception près : une femme recueille inlassablement les notices nécrologiques des jeunes GI morts en Irak, et se les murmure à elle-même. Cette litanie funèbre rappelle que l’Amérique n’est pas dans les clichés qu’elle donne d’elle, mais dans cette guerre lointaine, qui apparaît du même coup comme la toile de fond du livre.

Si elles ne sont pas celles des Etats-Unis, quelles sont donc ces « amériques » auxquelles la majuscule est refusée ? On peut y voir un rappel des anciennes « Amériques » qui firent longtemps rêver l’Europe : les terrae incognitae, où tous les possibles coexistent, où les frontières sont toujours repoussées. Et ces deux traits constituent aussi deux fils rouges de « Nos amériques ».

Dans le recueil s’entrecroisent une multiplicité de voix. Le « je » du premier narrateur s’efface derrière d’autres : autres hommes, autres femmes. Toutes ces voix qui se succèdent ou se chevauchent disent la même chose : l’expérience difficile d’être, la sensation du multiple constamment entravé. Une femme qui vit à l’abri de sa grande maison perdue sous les arbres n’arrive plus à dormir. “Autrefois, je respirais dans le non-danger, j’appelais cela “mon mari”, j’habitais le ronflement d’air inattaquable”, dit-elle. Sa certitude de vivre dans un monde d’un seul tenant s’est fracturée. Depuis qu’elle a lu dans un magazine que les cellules du corps se reproduisaient tous les six ans, elle compte combien de corps entièrement neufs elle abrite. Comme les chats ont neuf vies, elle dénombre en elle six corps différents. Plus loin, un professeur tourne dans sa tête une phrase d’Empédocle, rêve à ceux qu’il aurait pu être et à celui qu’il ne sera plus. Tous se sentent un corps trop étroit pour l’excès d’être qui les habite. Seule la voix (et l’écriture) permet d’accueillir la dispersion qui menace. Sur les rapports entre identité et langage, sur ce que c’est que de devoir nous dire avec des pronoms, « Nos amériques » contient une très belle suggestion : “Elle” ne se sent plus attachée à rien, éclatée : elle pense à un pronom à inventer, comme rei par exemple : rei parle signifierait une part de moi parle, une autre non : la part qui est sur la colline, parmi le vent et les quoi ? fourmis volantes, depuis longtemps se tait.”

Ces êtres enfermés dans un corps rêvent d’abolir ces frontières, cherchent la rencontre. La quête du corps pour une nuit, le sexe qui conjure la solitude, revient souvient dans le recueil. Dans la langue de Bouquet, ce motif connu d’un coup semble neuf : ” il veut seulement / dormir près d’un voisin de peau précise / & refaire encore une fois / le plus mieux tu vois les gestes humains”. Ceux qui parlent cherchent en permanence un espace où «co-respirer », une « dissolution de la frontière ». Dans l’autre ou dans le monde : une femme se rêve chat, un homme finit une soirée allongé sur un ponton, les yeux dans le ciel et la poitrine dilatée : “le monde déborde et lui coule dessus et le noie de présence”.

Car face à ces identités dispersées, face à la multiplicité des choses enregistrées dans des vers brefs, il y a partout dans « Nos amériques » la sensation de la présence. Moment de stase gagnée sur la multitude fuyante du monde, elle étreint parfois les « je » qui parlent. . “Et moi aussi,  secrètement, je me dépose dans la bouche duveteuse des choses”, dit quelqu’un. Et il semble au lecteur être à son tour gagné par cette sensation de présence – des choses, des mots. La mort alors est tenue au loin : « la mort ici est une personne non dramatique ».

« Nos amériques » est donc le recueil de la solitude, et des identités contemporaines éclatées, en même temps que de la contemplation, de la fusion avec le monde, par la contemplation et l’écriture.  Les deux ont à voir avec l’Eros, la pulsion érotique et vitale, dont l’évocation clôt le livre.

“Personne ne se doute que les jours sont des dieux”, note Bouquet, citant Emerson. Capables de se fondre dans la vision du monde, les voix s’apaisent, enfin. Ainsi, cette phrase qui revient comme un refrain, et pourrait être comme le fil rouge de tout le livre : «Et là, là où je suis, dans la douceur apaisée de lumière, j’attends le retour de plusieurs».

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