Forces du Roman : Le roman et le sens de la vie, de Dominique Rabaté

Le roman et le sens de la vie.

Dominique Rabaté.

José Corti

Paru dans le numéro 1019 de la Quinzaine Littéraire.

 

Pourquoi lisons-nous ? Que nous disent les romans de « l’énigme brûlante du sens de la vie », selon la belle formule de Walter Benjamin ? C’est finalement la seule question qui vaille en littérature. Il faut « remettre le roman au cœur des débats, lui rendre sa vertu polémique », affirme Dominique Rabaté. Car le roman nous offre la possibilité de penser la vie dans son ambiguïté. Une idée qui n’est pas sans conséquences politiques.

« Le roman et le sens de la vie ». Un tel titre ne va pas de soi – a fortiori de la part d’un universitaire. Celui-ci risque fort de se voir taxer de grand naïf, ou d’indécrottable romantique. Pourtant, l’apparente simplicité de la formule masque une forte prise de position : remettre l’expérience existentielle au cœur du questionnement sur la littérature. De la part d’un chercheur aussi reconnu que Dominique Rabaté (de surcroît spécialiste de la modernité littéraire, dont on sait combien elle a parfois voulu évacuer la question), l’opération est d’importance. Dans les années 60 et 70, dans le sillage du structuralisme, et en réaction aux excès de la critique impressionniste et biographique, l’analyse littéraire en France s’est recentrée sur le texte (le Texte), sa mécanique, ses réseaux. Initialement salutaire, cette opération critique a pourtant finalement conduit à laisser de côté la dimension expérientielle de la littérature : le savoir qui lui est propre, la politique qu’elle mène, ce qu’elle dit du monde et du défi de l’habiter,. La faute n’en est pas aux fondateurs : Barthes, Todorov, Genette… mais aux épigones, comme toujours plus royalistes que le roi. En conséquence, les études littéraires se sont progressivement éloignées du monde, faisant des oeuvres des corps sans substance, des objets de langage pur flottants dans l’éther. Depuis une dizaine d’années pourtant, des voix se font entendre pour repenser autrement la littérature. Littéraires et philosophes redonnent droit de cité à une idée bien simple : en même temps qu’elle est un art du langage, la littérature est une pensée du monde et de l’existence humaine. (On renvoie notamment à l’ouvrage passionnant de Thomas Pavel, La Pensée du roman, à celui de Jacques Bouveresse, avecLa connaissance de l’écrivain : sur la littérature, la vérité et la vie, ou encore à l’ouvrage philosophique collectif Ethique, littérature, vie humaine).

Le lecteur amateur de théorie s’en réjouit – lui qui a su tout du long que s’il lisaitMadame Bovary, ce n’était pas d’abord pour admirer la maîtrise flaubertienne de l’imparfait.

Rabaté s’inscrit dans cette perspective. Son approche est nettement littéraire et philosophique : « le roman est un genre essentiellement interrogatif », affirme-t-il. Et depuis le XIXe siècle, il s’interroge surtout sur… la vie, tout simplement. En effet, à mesure que l’individu s’autonomise et que la transcendance perd du terrain, se pose à chacun la question d’une « vie à soi ». Car si quotidiennement il semble évident que nous possédons une vie propre, d’où vient cette sensation d’aliénation : l’impression « qu’on ne vit pas la vie qui devrait être la sienne ? ». Cette tension entre soi et le dehors, entre la conscience que la vie nous déborde et ne nous appartient pas, et le sentiment que pourtant nous voulons mener « notre vie » : pour Rabaté, cette expérience est constitutive de la modernité. Comme telle, elle fonde aussi le roman moderne :

« Ce qui constitue son domaine inépuisable est une rêverie autour de l’idée d’une autre vie (celle que je pourrais avoir, celle qui me ramènera à accepter la mienne, celle qui me servira d’étalon sinon d’exemple)Cette rêverie implique un rapport spécifique entre le personnel et l’impersonnel, le singulier et le commun, entre ce qui dure et ce qui s’anéantit. ».

« Rêverie » et non point affirmation : le roman est un genre qui doute, une forme qui ne délivre pas de message univoque. Rabaté reprend ici des thèses de Lukacs, ou Bakhtine. Il suit notamment la réflexion classique qu’élabore Walter Benjamin dans « Le conteur » : le roman naît avec la déperdition du récit des conteurs – qui était encore apte à transmettre sagesse et valeurs, qui cimentait une communauté. Mais Rabaté ne partage pas le pessimisme de Benjamin : pour lui, en renonçant au mythe du Sens, le roman moderne se donne des moyens inédits d’approcher l’ambivalence fondatrice de la vie.

En choisissant de raconter des vies, en jouant des points de vue, des effets de structure, le roman devient un formidable lieu où s’examine et se rejoue la question du sens de la vie.« Il fait l’effort d’une mise en intrigue où se montre quelque chose du sens de la vie, sa réalisation ou son impossibilité ». Pour Rabaté, il démontre ainsi, à sa manière, combien la singularité d’une vie – ce qui fait « une vie à soi » – n’a rien à voir avec les héros, avec le triomphe d’une exception. Au contraire : Rabaté suggère, à la suite des romanciers du XIXe, que l’incommensurable d’une vie réside dans ses lieux parfaitement quelconques. C’est tout l’ « art du roman », pour citer Kundera, que de fabriquer, à partir de petites idiosyncrasies, et de détails infimes répercutés dans l’infini des consciences, « l’épiphanie du banal ».

A l’intérêt de la réflexion théorique, appuyée (et c’est à saluer) sur des analyses précises d’une nouvelle de Tolstoï et du Voyage au Phare de Virginia Woolf, s’ajoute dans Le roman et le sens de la vie une autre dimension, plus personnelle. En effet, en mêlant à la réflexion sur la littérature une méditation sur ce qu’est une vie, ce qui fait sa valeur, ce qui la rend sienne, Le roman et le sens de la vie provoque un effet de lecture rarement obtenu par les essais littéraires. Page après page, le lecteur s’interroge : après tout, qu’est-ce pour moi que ma vie ? Comment puis-je la tenir en face de moi, comment l’habiter ? Et que fait pour moi la littérature ? Ce bref essai se charge alors de gravité, et d’émotion aussi : derrière le chercheur Dominique Rabaté affleure l’homme qui s’interroge, et l’amoureux des livres, brusquement fendu en deux sur une plage américaine par la lecture de Virgina Woolf.

Ainsi, ce livre est avant tout celui d’un amoureux de la littérature, d’un homme que la littérature aide à penser sa vie. Une citation qui semble chère à Rabaté pourrait résumer le livre : « La littérature, comme l’art tout entier, est la preuve que la vie ne suffit pas » (Tabucchi, citant Pessoa).

On peut simplement regretter que Rabaté n’aie pas poursuivi la piste ouverte dans la citation qui figure au début de cet article : « Il faut « remettre le roman au cœur des débats, lui rendre sa vertu polémique ». La question de la vertu polémique du roman est pourtant une question passionnante, et brûlante d’actualité. Comme les essais les plus réussis sont ceux qui donnent envie de prolonger la réflexion, on se permettra d’esquisser un prolongement à la remarque de Rabaté. Car lorsque Dominique Rabaté écrit :

« Le roman s’intéresse à la défaillance, au mouvement d’une vie se construisant certes sur un projet, ou sur plusieurs projets en concurrence, mais dans la dynamique d’une incertitude vécue ».

ou lorsqu’il affirme que la littérature nous montre ce qu’une vie (la vôtre, la sienne, la mienne) a à la fois de singulier et de commun, il ouvre des voies à une défense politiquedes forces du roman.

Le monde occidental contemporain est un monde saturé de récits. Il suffit d’ouvrir les journaux, d’écouter la radio, de laisser ses yeux traîner dans le métro : les histoires sont partout. La vie politique est racontée comme un feuilleton à rebondissements, les hommes et femmes politiques nous entretiennent de leurs enfances et de leurs amours, tandis que la publicité délaisse la réclame des produits pour vendre les « histoires » qui vont avec. Depuis les conseillers de Reagan aux Etats-Unis, ces techniques ont un nom : le « storytelling ». En d’autres termes, l’exploitation politique et économique des ressorts du récit. Christian Salmon a mis en évidence ce phénomène dans son livre Storytelling[1]: dans la nouvelle ère du récit médiatique, pour maîtriser la réalité, il faut avant tout « avoir une bonne histoire ». Le storytelling n’est pas l’apanage de la droite, mais son expansion est liée à celle de l’ordre néolibéral. La communication politique n’est pas une nouveauté. Mais le gouvernement actuel est de très loin celui qui produit sur lui-même le plus de petites « histoires ». La journaliste du Monde Diplomatique, Mona Chollet, a consacré à l’économie narrative et imaginaire du pouvoir en place un livre stimulant,Rêves de droite[2]. Chollet et Salmon se rejoignent dans une critique commune : loin de signer l’entrée dans un monde d’effervescence narrative et de bouillonnement imaginatif, la multiplication de ces histoires-outils appauvrit les imaginaires – cherchant à canaliser les désirs dans de bien pauvres réceptacles.

Car ces histoires obéissent à des schémas narratifs parfaitement ordonnés et prévisibles. Prenons l’exemple de l’histoire de Rachida Dati, telle que l’ont construite les membres du gouvernement et les journalistes. On y retrouve tous les éléments du conte de fée : une situation de départ défavorable, mais une détermination sans faille (signe de l’élection du héros), un objectif (la réussite), des adjuvants (Chalandon et Simone Veil), des opposants (ses origines sociales, ceux qui ne croient pas en elle), ses bonnes fées (le couple Sarkozy) et une résolution heureuse (Rachida Dati devient riche, célèbre, et accessoirement Garde des Sceaux). La richesse narrative de ce conte est pour ainsi dire nulle. Mais cette pauvreté est consubstantielle au « storytelling ».  L’ambiguïté, les zones d’ombre, l’indécidable… sont forcément bannis de ces histoires. Celles-ci sont des outils politiques qui doivent fonctionner comme des raccourcis. Ces histoires doivent donc, obligatoirement, être immédiatement lisibles. Evidentes.

On mettra en avant la merveilleuse histoire de Rachida Dati plutôt qu’on entamera une réflexion politique sur les discriminations en France. On se focalise sur une trajectoire personnelle et on escamote les mécanismes sociaux. Chollet montre bien combien ces mythes que produit la société libérale génèrent une frustration chez ceux auxquels elle s’adresse. Construisant et exhibant en permanence le spectacle de vies exceptionnelles, elle produit logiquement des fantasmes d’individualisation flamboyante, de singularité totale – qui se heurtent brutalement aux déconvenues d’une réalité abrupte.

Or, le (bon) roman sait qu’il n’y a pas de « success story », que la limpidité n’existe pas. Il ne vend pas le mythe d’une idiosyncrasie vertueuse qui mérite sa réussite (le petit entrepreneur, le beur méritant). Revenons à Rabaté : contre le mythe roi de l’individu, le roman montre combien toute vie est à la fois singulière et parfaitement commune.

Le roman est la terre de l’indécidable, du sens suspendu, de la vie rejouée.

Ses vérités sont obliques, diffractées, souvent difficilement formulables.

La lecture est l’expérience du trouble, et de la durée. Elle fait son chemin en soi.

Elle creuse.

En ceci, le roman est l’antithèse du storytelling. Et en ceci, sans se payer de mots, on peut parler de politiques du roman et de politiques de l’imagination. Alors oui, rendons au roman sa « vertu polémique ».


[1] Storytelling, Christian Salmon, La Découverte, 2007

[2] Rêves de droite, Mona Chollet, « Zones », la Découverte, 2008

 

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