La Centrale, d’Elizabeth Filhol

La Centrale

Elisabeth Filhol

P.O.L, 14,50 euros

CE QUE LA RADIOACTIVITE FAIT A L’ECRITURE

Chapô :

La Centrale : un nom générique, parce qu’à Chinon, au Blayais ou au Tricastin, les centrales nucléaires sont toutes les mêmes pour les intérimaires chargés de leur maintenance. L’un d’entre eux, Yann, se trouve un jour exposé à une trop forte dose d’irradiation. Précarité du travail, gestion du risque nucléaire : Elisabeth Filhol noue ces questions brutalement contemporaines à une écriture blanche qui happe complètement le lecteur. La Centrale est un premier roman d’une grande intelligence, qui donne un aperçu de ce que peut être une politique de l’écriture aujourd’hui.

Est-il possible de faire un roman sur les travailleurs des centrales nucléaires, c’est-à-dire d’entrecroiser deux des débats les plus brûlants du moment (le nucléaire et la dégradation des conditions du travail), sans prendre position ? Assurément, La Centraleest un texte politique. Mais pas où on l’attend.

La première phrase est un uppercut : “Trois salariés sont morts au cours des six derniers mois, trois agents statutaires ayant eu chacun une fonction d’encadrement ou de contrôle, qu’il a bien fallu prendre au mot par leur geste, et d’eux qui se connaissaient  à peine on parle désormais comme de trois frères d’armes”. Ces morts tutélaires sur lesquels s’ouvre le livre sont les ingénieurs qui se sont suicidés à la centrale nucléaire de Chinon en 2007. Yann, le narrateur, assiste à l’action syndicale organisée pour dénoncer les conditions de travail, mais il ne s’y mêle pas. Yann est un électron libre de l’industrie nucléaire, il n’est là que pour les quelques semaines que dure un “arrêt de tranche” (c’est-à-dire l’arrêt provisoire d’une centrale nucléaire pour la maintenance). Et comme Yann devant la mobilisation, le roman prend la tangente. Pas d’épopée collective pour La Centrale, mais les méandres intérieurs d’un nomade moderne qui va de centrale en centrale au rythme des contrats.

Yann est d’autant plus seul qu’il vient d’être victime de ce que tous redoutent sans jamais en parler : l’accident. L’irradiation à trop forte dose. Ce jour-là, ils étaient trois à travailler, dans une zone où la radioactivité est telle que les ouvriers ne restent que quelques minutes dans le tuyau qu’ils réparent. Une erreur, et le dosimètre (le badge que portent tous les ouvriers, et qui indique la dose d’irradiation qu’ils reçoivent) s’emballe. Yann est mis sur le banc de touche, sans savoir ce que ces secondes de trop dans le tuyau vont changer à sa vie. Contrairement aux ingénieurs, on ne parlera pas de sa mort – trop lente, trop diffuse, trop obscure. Le roman se déroule durant les quelques jours qui suivent l’accident.

” Réveiller les consciences, alerter l’opinion. Chez ceux à qui on demande d’aller toujours plus vite et au moindre coût, qui font leur boulot et encaissent les doses, la prise de conscience est déjà faite: la durée d’un arrêt de tranche divisé par deux en quinze ans, la sous-traitance en cascade, les agents d’EDF coupés de l’opérationnel qui perdent pied, et cette pression morale sans équivalent dans d’autres industries. Donc oui, les dangers du nucléaire. Derrière les murs. Une cocotte-minute. Et en attendant d’en sortir, dix-neuf centrales alimentent le réseau afin que tout un chacun puisse consommer, sans rationnement, sans même y penser, d’un simple geste. Solidaires, nous sur les sites, de ceux qui y pénètrent et font le spectacle ? Le sont-ils seulement de nous ?”

“Nous”, ce sont les DATR, les employés Directement Affectés aux Travaux sous Rayonnements. La pudeur du sigle cache une réalité brutale : les DATR se surnomment “la viande à rem”, du nom de l’ancienne unité de mesure de la radioactivité. Ils sont entre vingt-cinq et trente mille travailleurs intérimaires employés par des sous-traitants d’EDF. Chargés des travaux de maintenance lors des périodes d’arrêt des centrales, ils interviennent en  « zone contrôlée » : autre euphémisme qui désigne les zones comportant les plus forts risques d’irradiation. Ils ne représentent que la moitié des travailleurs sous surveillance médicale de la filiale nucléaire, mais on estime qu’ils reçoivent 80 % de la dose collective d’irradiation. Ils sont “la chair à neutrons”, la variable d’ajustement grâce à laquelle l’industrie nucléaire arrive à se conformer aux réglementations sur la dose d’irradiation individuelle. Non pas en augmentant les normes de sécurité, mais en faisant se succéder sur les postes à risques, un nombre important de travailleurs recrutés par sous-traitance ou intérim. C’est ce que les syndicats et les médecins appellent ” la gestion de l’emploi par la dose”. Yann est l’un des membres de cette classe de travailleurs qui ne vendent plus leur force de travail, mais la dose d’irradiation que leur corps peut encaisser. Les médias ne parlent pas d’eux : pas assez spectaculaire, peut-être.

La Centrale investit justement ce monde tenu à l’ombre de la conscience de la société. Elle le rend visible. Le roman ne cache rien des conditions de travail de ce prolétariat du nucléaire : les conditions de sécurité défaillantes, l’absence de protection syndicale dans un secteur où la mobilité et l’intérim sont rois, les ouvriers qui soustraient leurs dosimètres aux contrôles pour ne pas perdre leur emploi. A travers les vies ordinaires de ces hommes, exposées sur un (car en tout, Yann le narrateur et Filhol parlent sur un mode mineur et distancié; même l’irradiation est tenue à distance), Filhol expose ce qu’implique l’intensification du nucléaire pour les moins chanceux qui y triment. Et à travers Yann, Loïc, Jean-Yves, Bernard et les autres, enregistre les conséquences d’un modèle économique qui sacrifie les travailleurs aux actionnaires.

Mais La Centrale s’intéresse moins à exposer ces facteurs objectivement révoltants, qu’à plonger dans la façon dont les intérimaires du nucléaire les intègrent dans leurs vies, à explorer l’ambiguïté des relations qui s’installent autour de la centrale. Filhol a pour le faire trouvé la distance juste, ni pathétique ni clinique, mais une marque d’intelligence, le signe d’une pudeur (de Yann, des hommes, de l’écriture). C’est paradoxalement ce choix de rester dans le mineur, d’éviter le tragique, qui finit par toucher profondément le lecteur.

Ainsi, on croise de beaux personnages dans La Centrale, qui disparaissent après quelques chapitres ou quelques pages, comme le veut le rythme des intérimaires. Filhol cherche constamment à faire émerger ce qu’il reste d’humanité préservée, de lien ancestral dans cette activité déshumanisante. On pense parfois au François Bon de Temps Machine ouDaewoo. Dans la voix de Yann, les DATR forment non une classe exploitée, mais une communauté, soudée de mener la même vie “de cette façon-là où chacun se reconnaît dans l’autre, sur la route, à la halte du soir, sur un chantier, qui a la même poignée de main ou le même jargon que toi, et qui avec toi, car deux personnes suffisent, constitue un cercle magique (…)”. Derrière l’intérim et le travail, Filhol fait affleurer des motivations plus profondes : le désir de partir, de n’habiter nulle part et de ne posséder rien. “Partir, façon compagnonnage, aller d’un chantier à l’autre et tout transporter, l’essentiel n’ayant pas nécessité à l’être que l’on retrouve à chaque étape, on voyage léger, et rien n’est plus rassurant que d’avancer comme ça sans charge inutile.” Ou encore, la trouble fascination du risque, la griserie de côtoyer le danger : ” en dernier ressort, pour aller jusqu’au bout, pour atteindre ce point vers lequel tous les désirs convergent dans leur ambiguïté, ce point central d’où tout part, d’où toute l’énergie primaire est issue“.

Et c’est ici la force politique de La Centrale : de se démarquer du discours sur l’aliénation, qui dénonce mais maintient la distance (“eux”, les exploités, les lointains qu’on plaint), pour créer une zone de proximité. La Centrale ramène à la surface ce qu’il y a de partageable pour tous dans la situation des travailleurs précaires du nucléaire : le désir de mort, l’attrait de la route, les rencontres brèves et intenses. Non pour susciter empathie ou pathos, mais pour mettre au jour des espaces communs – ce qui est à le geste politique fondateur.

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