Cent Façons de Disparaître – acte I, début.

ACTE I. LES NUITS

(la salle est plongée dans le noir, à l’exception d’un de ses coins, brillamment illuminé par un projecteur qui dessine une fenêtre sur le mur. En dessous, un matelas, à côté duquel un ordinateur portable est ouvert. Pas loin, des paquets de chips et des bouteilles de Coca à moitié vides. Deux personnages sont assis sur le matelas, vêtus d’un identique pyjama de flanelle. A enserre ses genoux de ses bras, et regarde le plafond d’un air perdu. A’ porte un foulard à la Grace Kelly et d’énormes lunettes de soleil mouche, et est absorbé-e sur son smartphone.
Un peu plus loin, émergeant de l’ombre et éclairée de telle façon par le projecteur qu’elle semble encore plus dramatique et mystérieuse, se trouve une machine compliquée, qui agence une lunette de télescope braquée vers la fenêtre, une antenne satellite braquée vers le plafond, un sismographe, des cartons et des boîtes de conserve de différentes tailles et couleurs, enchevêtrées les unes aux autres par des nuées de fils multicolores. La machine est reliée par un grand câble à l’ordinateur portable dont l’écran émet une lumière pulsée. Le sismographe crache des bandes de papier recouvertes de courbes fines qui s’amoncellent silencieusement. On entend des crépitements et des bruits de Modem, mêlé au tressautement du sismographe.)

A – Je ne dors plus.

(se lève et arpente la scène avec fébrilité)
(sa main droite bougeant nerveusement contre sa jambe)

Pour m’endormir, je compte les smartphones comme on compte les moutons. Je pense constamment à mon taux de compétitivité, aux taux de chômage,
au nombre d’emails que j’ai envoyés, que je soustrais du nombre de mails non lus qui s’affichent en gras dans ma boîte de réception,
j’ajoute le nombre de commentaires que j’ai postés aujourd’hui sur facebook, que je divise par le nombre de like recueillis pour chacune de mes photos,
je compte le nombre de gens que je connais qui ont des salaires annuels d’un montant égal au double du mien, je divise par le nombre de ceux qui ont un salaire mensuel égal ou inférieur, et je mets en facteur par le taux d’intérêt de mon crédit à la banque,
puis
j’ajoute le nombre de gens qui se sont mariés l’année dernière, et l’année d’avant, et les vingt encore précédentes,
que je divise par le nombre d’ovules me restant avant la ménopause, à raison d’une perte d’ovule par mois,
je soustrais le nombre de spermatozoïdes gaspillés sur des oreillers et dans des chaussettes,
j’ajoute le nombre total de mes partenaires sexuels depuis mon dépucelage,
je soustrais le nombre de partenaires sexuels moyen pour ma tranche d’âge, d’après une récente étude de l’INSEE que j’ai lue dans le Nouvel Obs,
je recompte les miens par ordre chronologique pour être sûr de n’en oublier aucune,
je multiplie ce chiffre par le nombre d’enfants que possèdent mes amis réunis,
puis par le nombre d’années que j’ai passées célibataire,
puis par le nombre d’années qui me sépare de mon job de rêve,
ce dernier chiffre assorti d’une variable puisque j’ignore encore quel est ce job,
je mets en exposant le pourcentage de gens de ma génération en CDI,
j’élève au carré avec la médiane de l’espérance de vie nationale, minorée d’une fractale puisque je suis fumeuse,
je pondère par le nombre d’années qui reste à la Terre à vivre selon une récente étude canadienne, soit cent,
et j’obtiens le nombre de chances que j’ai de finir seule.

Je présente ensuite tous les symptômes de la crise de panique, et je me force à respirer, un deux, un deux,
les yeux au plafond, la main sur le plexus solaire.

A’, sans lever la tête de son téléphone – C’est parce que tu fumes trop. Jette tes Gauloises. Fais de la sophrologie et de la course de fond. Entretiens tes artères. Si tu veux, j’ai des coupons pour des cours de yoga gratuits.

A (sans répondre) – J’ai les paupières bloquées en position écarquillée. Les doigts qui tremblent. Ma main à vide tapote des textos dans l’air.

(tournant brusquement la tête vers A’ dont le téléphone fait des bruits de game boy)

Pendant que le plafond me regarde dans le noir, que se passe-t-il ailleurs pour eux ?

(élevant la voix) Que se passe-t-il pendant que je perds conscience ? qu’est-ce qui crépite sur la bande passante infinie du monde, et (criant maintenant) me traverse sans y prêter attention ?

(A plaque brusquement A’ sur le matelas. A’ se débat mollement, sans lâcher son téléphone)

A –Tu sais que la nuit, je vois les ondes ? Elles surgissent après minuit, quand à force de fixer le plafond, j’ai les rétines qui se rétractent comme des feuilles mortes au centre de mes yeux asséchés. Je les vois monter dans l’ombre, de longues traînées d’aquarelle bleues et vertes, oscillantes et moirées, qui s’élèvent vers le ciel de la pièce en murmurant, et recouvrent peu à peu tout l’espace comme un fin treillis chuchotant, comme un immense métier à tisser dont elles sont les navettes…
(A lâche A’ et se met debout sur le matelas)
et elles passent à travers tout, elles traversent mes étagères et mes souvenirs de voyage, elles passent à travers les ressorts du matelas, et pire encore à travers moi ! J’ai beau me débattre, elles me passent à travers et taillent leur chemin à travers mes cartilages et mes cellules sans modifier leur trajectoire d’un iota.

A’ sans lever la tête de son téléphone – Tu délires. Le principe d’une onde c’est qu’elle est invisible. Autrement ça serait un arc en ciel, ou le pont sur la Rivière Kwai. C’est le manque de sommeil et la carence en fer.

A – … et je fais la liste d’où elles viennent: mon téléphone, mon MacBookPro, mon Ipod, mon Iphone, ma carte de transports avec sa puce RFID, mon frigo récemment équipé d’un système de domotique, mon wifi (AAA), le wifi du voisin du dessus (LiveBox567888nh7vG !), le wifi du voisin du dessous (J’aimeLesMuffins), les coups de fil et les textos de tout l’immeuble, les wifis de tout le quartier (Starbucks-Orange, Babylove, Freebox-7189, ORANGE 98651-fhhy77ç-wjnX9, ReaganForLife, Namasté, Coccinelle92), et puis les ondes de la ville, les systèmes opérateurs des métros, les talkies-walkies des flics et les radios des taxis,
sans compter celles des voitures de Google Street qui passent silencieusement dans les rues endormies par les nuits sans lune, leurs radars aux aguets,
TOUT !
tout me passe au travers !
les appels en confidence de mes voisins et leurs textos érotiques ! leurs virements bancaires et leurs pokers en ligne ! les emails de toute la rue ! les noms de code de tous les flics du coin ! un paquet d’adresses IP ! des milliers de mots de passe ! d’informations dites confidentielles ! de codes Bluetooth !
et moi paralysée dans mon lit j’essaie de capter tout ce qui me traverse, de faire suffisamment silence interne pour capter ce qui change en moi quand tout ça transite entre mes cellules –

(la machine se met en route et ronronne de partout. Des engrenages tournent, des ressorts s’affairent, la lunette braquée vers la fenêtre bouge de haut en bas, l’antenne satellite tressaute, le sismographe grésille et produit des kilomètres de papier)

(A se penche vers le public et a les yeux fous, des cernes blêmes et la voix habitée)

La nuit je mue, j’entends dans mon corps des craquements et des bips, je développe un exosquelette en fibres optiques, et dans mes cellules, les mitochondries accueillent les bits comme des frères –

(le sismographe frappe à intervalles maintenant très courts et extrêmement réguliers, vrombissant comme un petit marteau piqueur)

(A tremble)

Alors, prise de tachycardie,
je rallume l’ordinateur, je m’allonge dans la lumière bleue de l’écran,
je regarde les profils de mes ex pour comparer objectivement le physique de leurs nouvelles copines et le mien,
mais je perds le compte car je clique sur une vidéo de danseur coréen,
je vogue sur des sites pleins de gif et de bannières publicitaires clignotantes,
et puisque l’angoisse ne se tait pas
que les voix continuent de me picorer de toutes parts,
j’actualise ma page d’emails et je vérifie s’il n’y a pas d’autre insomniaque connecté sur Skype
évidemment rien
le plafond me fixe d’un œil réprobateur et les voix égrènent dans mon oreille la liste des chemins que j’aurais pu prendre,
suivie de la liste de ceux qui les ont pris et nagent maintenant dans la réussite et le bonheur,
alors je vais sur Ebay et je fais monter les enchères, j’achète des voitures décapotables, des transistors chinois, des chaussures de montagne et des chaussons de danse, des livres que j’ai déjà et des robes par milliers,
je claque des fortunes mais les voix renchérissent,
je retourne sur Facebook voir qui d’autre ne dort pas,
toujours rien ni personne le chat est invisible et j’ai les mains qui tremblent,
je passe alors en navigation privée, sur YouPorn et PornHub les pornos sont gratuits, cinq minutes pas plus filmés sur téléphone portable ou grosse production, que veux-tu MILF Lesbienne Teens Bondage Uro Scato Orgy
les voix se taisent assommées et les corps siliconés m’apaisent enfin

mais quand j’ai joui la main dans le pantalon, que le paquet de chips est vide au bord du lit, l’absence s’efface et tout revient ventre à terre,
et la suite infernale des chiffres recommence,
celle des heures avant le réveil,
des dossiers à boucler,
des années seules.

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Cent Façons de Disparaître – introduction

disparition :

action de disparaître, fait de cesser momentanément d’être visible
action de s’éloigner, ou de s’absenter d’un lieu de manière brusque ou inexplicable
fait d’être emporté ou volé
action ou fait de disparaître en cessant d’exister

(pénombre)

(deux voix)

– Qu’est-ce que c’est, disparaître ?
– On vient de te le dire. C’est le fait de cesser momentanément d’être visible, l’action de s’éloigner, s’absenter, être emporté, volé, cesser d’exister.
– Mais qu’est-ce que c’est, disparaître ?
– C’est pourtant clair.
– Pas du tout.
– Tu pinailles.
– Mais non. Regarde. « action de », « fait de » : que des termes qui conjuguent la disparition à l’actif. Tu ne trouves pas ça bizarre ?
– C’est une définition de dictionnaire. Ca sert à ça, à stabiliser les notions. Tu chipotes.
– Mais pas du tout. Tiens, je prends un exemple. Ecoute bien : « action de cesser d’exister ». Ca ne veut rien dire. Mon action, ça ne peut être que : sauter dans le vide, avaler les somnifères, donner un coup de talon à la chaise. Là où mon existence s’arrête, je n’y suis plus pour rien. La disparition, ça survient, ça nous tombe dessus – mais on n’en fait pas un acte.
– Tu vétilles. Le dernier tiret dans une définition, c’est l’happy hour du lexicographe, le moment où il lance sa cravate par dessus l’épaule et décide d’envoyer paître la précision sémantique. Regarde au-dessus : action de s’éloigner, de s’absenter de manière brusque ou inexplicable. Là, tu es contente ?
– Non.
– Tu as tort. C’est gentillet, de penser que la disparition, c’est comme les giboulées, la neige et la crise : ça arrive, on n’y peut rien, on est pris dans la tourmente… C’est rassurant. Ca nous dit que les gens ne veulent pas disparaître, ne désirent pas ardemment abandonner leurs proches, ceux qui les aiment et qui ont besoin d’eux, ceux qui ont tout sacrifié pour eux et donneraient plus encore. Non non non, les gens ne veulent pas disparaître, ils sont emportés, disparus. C’est une jolie formule, et une jolie histoire.

Mais c’est faux. Les gens rêvent de disparaître, tous et tout le temps
– et ils en crèvent, de ne pas disparaître plus.

(voix monte, apparaît de nulle part un index qui s’agite, puis un pupitre, une scène, et même un public, clairsemé et hétéroclite)

Tu vois, ma petite, ce qui travaille les nuits fébriles de ce siècle soi disant obsédé par l’image c’est la disparition. Même au cœur des news, dans le nuage des images live, dans la connexion perpétuelle qui est devenu notre être, tous autant que nous sommes,
ceux qui préparent d’une main le repas du soir et de l’autre le rapport demandé par la chef de service,
ceux qui sont à deux endroits à la fois, ceux qui passent trois heures dans les transports,
les multitaskers, les twitter addicts , les surprésents de la toile, les maires sur FourSquare et les mères de famille, les vieux les chômeurs et les play-boys de la côte – tous !

(poing s’abat sur pupitre, lambris tremblent, sursauts nerveux dans l’assistance)

– dévorés secrètement de l’envie de disparaître.

(dans le lointain un gong sonne).

(il se met à pleuvoir. Lumières s’allument dans salle)

(on en voit dans l’assistance baisser la tête, fermer les yeux, bourdonner de la tête en entrant en eux-mêmes )

(plane un goût de dimanche soir, de perte imminente et infinie)

Et ce qui nous meut,

(baissant la voix, et on entend un brouillement de fréquence, comme une lézarde qui remonterait le long des cordes vocales – qui est peut-être seulement due à l’acoustique)

ce qui nous fait traverser les journées, le bureau, le métro, les conversations sempiternelles, les aubes similaires, la banalité de nos vies, l’étrécissement général des perspectives,
ce n’est ni les factures à payer, les enfants à élever, les amis à accompagner et les époux à aimer,
ce n’est ni l’argent ni le rêve,
ni même au fond l’habitude ou la routine,
c’est le rêve de se faire la belle, aux heures de l’aube, aux heures de pointe, au creux de la nuit.

(le bruit de la pluie berce l’auditoire,
certains perdus en eux-mêmes vont si loin qu’on ne les retrouvera plus)

– Plus on nous somme d’être visibles et présents sur tous les fronts, plus une part de nous ne demande qu’à s’abolir. Plus on nous intime d’être là, d’assumer, d’embrasser, plus nous ne demandons qu’à nous défaire.

(la pluie martèle doucement les carreaux
la salle est une vieille salle d’internat déserté, avec verrières hautes à lancées de fer, gradins et pupitres de bois,
la nuit est tombée derrière les vitres, et les lampes éclairent doucement l’auditoire qui a fermé les yeux, comme entré en transe)

(la pluie toujours)

(sur la pointe des pieds, l’auditoire, composé de quatre personnes, trois rats, cinquante-sept cafards, douze araignées, et treize mille quatre cent cinquante quatre bactéries, fait sa sortie )

– Parle pour toi.