Cent Façons de Disparaître – acte I, début.

ACTE I. LES NUITS

(la salle est plongée dans le noir, à l’exception d’un de ses coins, brillamment illuminé par un projecteur qui dessine une fenêtre sur le mur. En dessous, un matelas, à côté duquel un ordinateur portable est ouvert. Pas loin, des paquets de chips et des bouteilles de Coca à moitié vides. Deux personnages sont assis sur le matelas, vêtus d’un identique pyjama de flanelle. A enserre ses genoux de ses bras, et regarde le plafond d’un air perdu. A’ porte un foulard à la Grace Kelly et d’énormes lunettes de soleil mouche, et est absorbé-e sur son smartphone.
Un peu plus loin, émergeant de l’ombre et éclairée de telle façon par le projecteur qu’elle semble encore plus dramatique et mystérieuse, se trouve une machine compliquée, qui agence une lunette de télescope braquée vers la fenêtre, une antenne satellite braquée vers le plafond, un sismographe, des cartons et des boîtes de conserve de différentes tailles et couleurs, enchevêtrées les unes aux autres par des nuées de fils multicolores. La machine est reliée par un grand câble à l’ordinateur portable dont l’écran émet une lumière pulsée. Le sismographe crache des bandes de papier recouvertes de courbes fines qui s’amoncellent silencieusement. On entend des crépitements et des bruits de Modem, mêlé au tressautement du sismographe.)

A – Je ne dors plus.

(se lève et arpente la scène avec fébrilité)
(sa main droite bougeant nerveusement contre sa jambe)

Pour m’endormir, je compte les smartphones comme on compte les moutons. Je pense constamment à mon taux de compétitivité, aux taux de chômage,
au nombre d’emails que j’ai envoyés, que je soustrais du nombre de mails non lus qui s’affichent en gras dans ma boîte de réception,
j’ajoute le nombre de commentaires que j’ai postés aujourd’hui sur facebook, que je divise par le nombre de like recueillis pour chacune de mes photos,
je compte le nombre de gens que je connais qui ont des salaires annuels d’un montant égal au double du mien, je divise par le nombre de ceux qui ont un salaire mensuel égal ou inférieur, et je mets en facteur par le taux d’intérêt de mon crédit à la banque,
puis
j’ajoute le nombre de gens qui se sont mariés l’année dernière, et l’année d’avant, et les vingt encore précédentes,
que je divise par le nombre d’ovules me restant avant la ménopause, à raison d’une perte d’ovule par mois,
je soustrais le nombre de spermatozoïdes gaspillés sur des oreillers et dans des chaussettes,
j’ajoute le nombre total de mes partenaires sexuels depuis mon dépucelage,
je soustrais le nombre de partenaires sexuels moyen pour ma tranche d’âge, d’après une récente étude de l’INSEE que j’ai lue dans le Nouvel Obs,
je recompte les miens par ordre chronologique pour être sûr de n’en oublier aucune,
je multiplie ce chiffre par le nombre d’enfants que possèdent mes amis réunis,
puis par le nombre d’années que j’ai passées célibataire,
puis par le nombre d’années qui me sépare de mon job de rêve,
ce dernier chiffre assorti d’une variable puisque j’ignore encore quel est ce job,
je mets en exposant le pourcentage de gens de ma génération en CDI,
j’élève au carré avec la médiane de l’espérance de vie nationale, minorée d’une fractale puisque je suis fumeuse,
je pondère par le nombre d’années qui reste à la Terre à vivre selon une récente étude canadienne, soit cent,
et j’obtiens le nombre de chances que j’ai de finir seule.

Je présente ensuite tous les symptômes de la crise de panique, et je me force à respirer, un deux, un deux,
les yeux au plafond, la main sur le plexus solaire.

A’, sans lever la tête de son téléphone – C’est parce que tu fumes trop. Jette tes Gauloises. Fais de la sophrologie et de la course de fond. Entretiens tes artères. Si tu veux, j’ai des coupons pour des cours de yoga gratuits.

A (sans répondre) – J’ai les paupières bloquées en position écarquillée. Les doigts qui tremblent. Ma main à vide tapote des textos dans l’air.

(tournant brusquement la tête vers A’ dont le téléphone fait des bruits de game boy)

Pendant que le plafond me regarde dans le noir, que se passe-t-il ailleurs pour eux ?

(élevant la voix) Que se passe-t-il pendant que je perds conscience ? qu’est-ce qui crépite sur la bande passante infinie du monde, et (criant maintenant) me traverse sans y prêter attention ?

(A plaque brusquement A’ sur le matelas. A’ se débat mollement, sans lâcher son téléphone)

A –Tu sais que la nuit, je vois les ondes ? Elles surgissent après minuit, quand à force de fixer le plafond, j’ai les rétines qui se rétractent comme des feuilles mortes au centre de mes yeux asséchés. Je les vois monter dans l’ombre, de longues traînées d’aquarelle bleues et vertes, oscillantes et moirées, qui s’élèvent vers le ciel de la pièce en murmurant, et recouvrent peu à peu tout l’espace comme un fin treillis chuchotant, comme un immense métier à tisser dont elles sont les navettes…
(A lâche A’ et se met debout sur le matelas)
et elles passent à travers tout, elles traversent mes étagères et mes souvenirs de voyage, elles passent à travers les ressorts du matelas, et pire encore à travers moi ! J’ai beau me débattre, elles me passent à travers et taillent leur chemin à travers mes cartilages et mes cellules sans modifier leur trajectoire d’un iota.

A’ sans lever la tête de son téléphone – Tu délires. Le principe d’une onde c’est qu’elle est invisible. Autrement ça serait un arc en ciel, ou le pont sur la Rivière Kwai. C’est le manque de sommeil et la carence en fer.

A – … et je fais la liste d’où elles viennent: mon téléphone, mon MacBookPro, mon Ipod, mon Iphone, ma carte de transports avec sa puce RFID, mon frigo récemment équipé d’un système de domotique, mon wifi (AAA), le wifi du voisin du dessus (LiveBox567888nh7vG !), le wifi du voisin du dessous (J’aimeLesMuffins), les coups de fil et les textos de tout l’immeuble, les wifis de tout le quartier (Starbucks-Orange, Babylove, Freebox-7189, ORANGE 98651-fhhy77ç-wjnX9, ReaganForLife, Namasté, Coccinelle92), et puis les ondes de la ville, les systèmes opérateurs des métros, les talkies-walkies des flics et les radios des taxis,
sans compter celles des voitures de Google Street qui passent silencieusement dans les rues endormies par les nuits sans lune, leurs radars aux aguets,
TOUT !
tout me passe au travers !
les appels en confidence de mes voisins et leurs textos érotiques ! leurs virements bancaires et leurs pokers en ligne ! les emails de toute la rue ! les noms de code de tous les flics du coin ! un paquet d’adresses IP ! des milliers de mots de passe ! d’informations dites confidentielles ! de codes Bluetooth !
et moi paralysée dans mon lit j’essaie de capter tout ce qui me traverse, de faire suffisamment silence interne pour capter ce qui change en moi quand tout ça transite entre mes cellules –

(la machine se met en route et ronronne de partout. Des engrenages tournent, des ressorts s’affairent, la lunette braquée vers la fenêtre bouge de haut en bas, l’antenne satellite tressaute, le sismographe grésille et produit des kilomètres de papier)

(A se penche vers le public et a les yeux fous, des cernes blêmes et la voix habitée)

La nuit je mue, j’entends dans mon corps des craquements et des bips, je développe un exosquelette en fibres optiques, et dans mes cellules, les mitochondries accueillent les bits comme des frères –

(le sismographe frappe à intervalles maintenant très courts et extrêmement réguliers, vrombissant comme un petit marteau piqueur)

(A tremble)

Alors, prise de tachycardie,
je rallume l’ordinateur, je m’allonge dans la lumière bleue de l’écran,
je regarde les profils de mes ex pour comparer objectivement le physique de leurs nouvelles copines et le mien,
mais je perds le compte car je clique sur une vidéo de danseur coréen,
je vogue sur des sites pleins de gif et de bannières publicitaires clignotantes,
et puisque l’angoisse ne se tait pas
que les voix continuent de me picorer de toutes parts,
j’actualise ma page d’emails et je vérifie s’il n’y a pas d’autre insomniaque connecté sur Skype
évidemment rien
le plafond me fixe d’un œil réprobateur et les voix égrènent dans mon oreille la liste des chemins que j’aurais pu prendre,
suivie de la liste de ceux qui les ont pris et nagent maintenant dans la réussite et le bonheur,
alors je vais sur Ebay et je fais monter les enchères, j’achète des voitures décapotables, des transistors chinois, des chaussures de montagne et des chaussons de danse, des livres que j’ai déjà et des robes par milliers,
je claque des fortunes mais les voix renchérissent,
je retourne sur Facebook voir qui d’autre ne dort pas,
toujours rien ni personne le chat est invisible et j’ai les mains qui tremblent,
je passe alors en navigation privée, sur YouPorn et PornHub les pornos sont gratuits, cinq minutes pas plus filmés sur téléphone portable ou grosse production, que veux-tu MILF Lesbienne Teens Bondage Uro Scato Orgy
les voix se taisent assommées et les corps siliconés m’apaisent enfin

mais quand j’ai joui la main dans le pantalon, que le paquet de chips est vide au bord du lit, l’absence s’efface et tout revient ventre à terre,
et la suite infernale des chiffres recommence,
celle des heures avant le réveil,
des dossiers à boucler,
des années seules.

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Cent Façons de Disparaître – introduction

disparition :

action de disparaître, fait de cesser momentanément d’être visible
action de s’éloigner, ou de s’absenter d’un lieu de manière brusque ou inexplicable
fait d’être emporté ou volé
action ou fait de disparaître en cessant d’exister

(pénombre)

(deux voix)

– Qu’est-ce que c’est, disparaître ?
– On vient de te le dire. C’est le fait de cesser momentanément d’être visible, l’action de s’éloigner, s’absenter, être emporté, volé, cesser d’exister.
– Mais qu’est-ce que c’est, disparaître ?
– C’est pourtant clair.
– Pas du tout.
– Tu pinailles.
– Mais non. Regarde. « action de », « fait de » : que des termes qui conjuguent la disparition à l’actif. Tu ne trouves pas ça bizarre ?
– C’est une définition de dictionnaire. Ca sert à ça, à stabiliser les notions. Tu chipotes.
– Mais pas du tout. Tiens, je prends un exemple. Ecoute bien : « action de cesser d’exister ». Ca ne veut rien dire. Mon action, ça ne peut être que : sauter dans le vide, avaler les somnifères, donner un coup de talon à la chaise. Là où mon existence s’arrête, je n’y suis plus pour rien. La disparition, ça survient, ça nous tombe dessus – mais on n’en fait pas un acte.
– Tu vétilles. Le dernier tiret dans une définition, c’est l’happy hour du lexicographe, le moment où il lance sa cravate par dessus l’épaule et décide d’envoyer paître la précision sémantique. Regarde au-dessus : action de s’éloigner, de s’absenter de manière brusque ou inexplicable. Là, tu es contente ?
– Non.
– Tu as tort. C’est gentillet, de penser que la disparition, c’est comme les giboulées, la neige et la crise : ça arrive, on n’y peut rien, on est pris dans la tourmente… C’est rassurant. Ca nous dit que les gens ne veulent pas disparaître, ne désirent pas ardemment abandonner leurs proches, ceux qui les aiment et qui ont besoin d’eux, ceux qui ont tout sacrifié pour eux et donneraient plus encore. Non non non, les gens ne veulent pas disparaître, ils sont emportés, disparus. C’est une jolie formule, et une jolie histoire.

Mais c’est faux. Les gens rêvent de disparaître, tous et tout le temps
– et ils en crèvent, de ne pas disparaître plus.

(voix monte, apparaît de nulle part un index qui s’agite, puis un pupitre, une scène, et même un public, clairsemé et hétéroclite)

Tu vois, ma petite, ce qui travaille les nuits fébriles de ce siècle soi disant obsédé par l’image c’est la disparition. Même au cœur des news, dans le nuage des images live, dans la connexion perpétuelle qui est devenu notre être, tous autant que nous sommes,
ceux qui préparent d’une main le repas du soir et de l’autre le rapport demandé par la chef de service,
ceux qui sont à deux endroits à la fois, ceux qui passent trois heures dans les transports,
les multitaskers, les twitter addicts , les surprésents de la toile, les maires sur FourSquare et les mères de famille, les vieux les chômeurs et les play-boys de la côte – tous !

(poing s’abat sur pupitre, lambris tremblent, sursauts nerveux dans l’assistance)

– dévorés secrètement de l’envie de disparaître.

(dans le lointain un gong sonne).

(il se met à pleuvoir. Lumières s’allument dans salle)

(on en voit dans l’assistance baisser la tête, fermer les yeux, bourdonner de la tête en entrant en eux-mêmes )

(plane un goût de dimanche soir, de perte imminente et infinie)

Et ce qui nous meut,

(baissant la voix, et on entend un brouillement de fréquence, comme une lézarde qui remonterait le long des cordes vocales – qui est peut-être seulement due à l’acoustique)

ce qui nous fait traverser les journées, le bureau, le métro, les conversations sempiternelles, les aubes similaires, la banalité de nos vies, l’étrécissement général des perspectives,
ce n’est ni les factures à payer, les enfants à élever, les amis à accompagner et les époux à aimer,
ce n’est ni l’argent ni le rêve,
ni même au fond l’habitude ou la routine,
c’est le rêve de se faire la belle, aux heures de l’aube, aux heures de pointe, au creux de la nuit.

(le bruit de la pluie berce l’auditoire,
certains perdus en eux-mêmes vont si loin qu’on ne les retrouvera plus)

– Plus on nous somme d’être visibles et présents sur tous les fronts, plus une part de nous ne demande qu’à s’abolir. Plus on nous intime d’être là, d’assumer, d’embrasser, plus nous ne demandons qu’à nous défaire.

(la pluie martèle doucement les carreaux
la salle est une vieille salle d’internat déserté, avec verrières hautes à lancées de fer, gradins et pupitres de bois,
la nuit est tombée derrière les vitres, et les lampes éclairent doucement l’auditoire qui a fermé les yeux, comme entré en transe)

(la pluie toujours)

(sur la pointe des pieds, l’auditoire, composé de quatre personnes, trois rats, cinquante-sept cafards, douze araignées, et treize mille quatre cent cinquante quatre bactéries, fait sa sortie )

– Parle pour toi.

La bouleversante désinvolture de Françoise Sagan

Les inédits de Françoise Sagan aux éditions Stock :

Des Bleus à l’âme, 176 p., 16,50 euros
Toxique, illustrations de Bernard Buffet, 72 p, 15 euros
Des Yeux de soie, 193 p, 16, 50 euros

Les inédits de Sagan : l’épouvante des choses et l’odeur de l’herbe.

Dites « Sagan » et immanquablement les mêmes images surgissent. Le « charmant petit monstre » de Mauriac, « la petite musique », les voitures de sport conduites pieds nus, le whisky, Deauville et les boîtes de nuit, une façon de parler et des cigarettes. Une citation aussi : “Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse.” Dans ce fatras, où est passée l’écrivain ? Les textes inédits de Sagan frappent par leur force et leur subtilité, et invitent à redéfinir ce que serait « Sagan ».

Denis Westhoff, fils unique de Françoise Sagan, a confié à Jean-Marc Roberts, des éditions Stock, le soin de rééditer neuf romans de sa mère. Parmi ceux-ci, Des bleus à l’âme, initialement paru en 1972, Des yeux de soie, recueil de nouvelles initialement paru en 1975, et un inédit, Toxique, journal de sa cure de désintoxication à la morphine pendant trois semaines en 1957, illustré par Bernard Buffet. Ces trois livres donnent à entendre trois autres voix de Sagan. Mais qu’on ne s’attende pas à découvrir la « vraie Sagan », « derrière le mythe ». Au contraire : ces textes révèlent combien cette opposition est naïve, et combien l’écriture et le mythe s’entremêlent. Sagan fait montre d’une conscience aiguë de son image, de combien « Sagan » l’entrave, mais aussi de combien « Sagan » la protège. De ce masque qui fait partie d’elle, elle n’entend ni se vanter ni s’excuser, « n’ayant jamais cultivé vis-à-vis de moi que le goût infernal et incessant de plaire. Jamais celui d’être respectée ». Pas de « nouvelle Sagan » donc, mais le rappel de la distance que Sagan savait en temps voulu conserver avec son personnage – exemple bienvenu en ces temps histrioniques.
Des Bleus à l’âme est l’histoire d’un essoufflement généralisé, de la déflation vitale, et de la lutte pour ne pas y succomber. Dès la première page, Sébastien Van Milhem monte en sifflotant les marches de l’escalier qui mènent à la chambre de bonne où il vit avec sa sœur – et il s’essouffle. Le séducteur de la pièce Un Château en Suède, écrite et montée par Sagan en 1960, approche maintenant la quarantaine, comme sa sœur, Eléonore. Aristocrates oisifs, les Van Milhem vivent de la générosité de leurs amis et de la fascination qu’ils inspirent. Désinvoltes, tendres et blasés, ils ne veulent être que gratuité. Mais dix ans après Un Château en Suède, l’insouciance n’est plus vraiment possible. Des Bleus à l’ame sera le livre du poids des choses, du ralentissement et de la fatigue. Les Van Milhem ne sont pas les seuls concernés : c’est aussi l’histoire de Sagan et d’une époque. Des Bleus à l’âme est un hybride : des bouts de romans alternent avec le journal de Sagan : celui de sa création, de l’époque et de sa vie. Tout se passe comme s’il n’y avait plus assez d’insouciance ou de confiance pour animer totalement un monde fictionnel. Dès la première page, le « je » de Sagan succède à Sébastien. « Malheureusement, la médiocrité de Paris, ou la mienne, est devenue plus forte que mes envies folasses, et j’essaye péniblement aujourd’hui de me rappeler comment « cela » a commencé. « Cela » étant ce désaveu, cet ennui, ce profil détourné que m’inspire une existence qui, jusqu’ici, et pour de fort bonnes raisons, m’avait toujours séduite ». Une dépression, dit-elle plus loin. En 1972, la France s’est rendormie après le soubresaut de mai 68. « Je n’entends, je ne vois autour de moi que des gens endormis, effrayés. Peut-être la mort rôde-t-elle autour de nous et nous la pressentons, et nous sommes malheureux pour rien ». Paris meurt à petit feu, de « cette violence perpétuelle, partout, ces malentendus, cette colère, justifiée si souvent, cette solitude, cette impression d’accélération vers un désastre. » Contre cette atonie, ce découragement, Sagan tente de faire vivre ses Van Milhem. Elle ne se préoccupe pas d’ailleurs d’en faire des personnages crédibles : ils restent des figures esquissés, rêves d’une forme tragique de légèreté et d’innocence. Avec leur élégance et leur solitude, les Van Milhem sont l’image d’un combat contre les choses déshonorantes de la vie : les compromissions, les enchaînements, le temps qui passe. Ils sont les paravents que Sagan met entre elle et « l’épouvante des choses ». « Ce n’est pas de la littérature, ce n’est pas une vraie confession, c’est quelqu’un qui tape à la machine parce qu’elle a peur d’elle-même et de la machine et des matins et des soirs etc. Et des autres. Ce n’est pas beau, la peur, c’est même honteux, et je ne la connaissais pas. Voilà tout. Mais ce « tout » est terrifiant. ». Dire que les mondes fictionnels nous protègent des cruautés du monde réel est un truisme. Mais Des Bleus à l’âme le montre constamment, en révélant combien l’écriture est fuite, diversion. Sagan se moque à plusieurs reprises de son « fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes », l’univers frivole des mondains, qui peuvent se saoûler dans les boîtes de nuit parce qu’ils n’ont pas de quart à prendre à l’usine. Des Bleus à l’âme fait apparaître ce détachement pour ce qu’il est : non une indifférence, mais la politesse du désespoir, désespérément nécessaire, dans un monde qui choisit la mort. Le livre tout entier est hanté par le passage du temps, la solitude et la mort. Eléonore, la femme lointaine à qui aucun homme ne résiste, vit dans « cette espèce de tristesse mortelle, de solitude acceptée qui avait toujours été le fond de sa vie ». Mais elle ne s’appesantit jamais sur sa douleur, et Sagan non plus. Lorsque le désespoir affleure, dans sa nudité et sa brutalité, c’est au détour d’une phrase, dans la chute d’un paragraphe, et Sagan reprend toujours le fil par une pirouette. « Et si ça me plaît, à moi, ce jeu dérisoire et gratuit, à notre époque mesquine, sordide et cruelle, mais qui, par un hasard prodigieux dont je la félicite vivement, m’a donné les moyens de lui échapper ». Par la tendresse notamment, « le lait de la tendresse humaine », qui est pour Sagan et ses personnages, une façon de tenir tête (la tendresse de Sagan pour « ses » Van Milhem est partout palpable).
Ainsi, la fameuse désinvolture de Sagan est bouleversante. Conduire des voitures, écluser des whiskys, faire l’amour, sont toujours désignés, avec une lucidité poignante de simplicité, comme de purs divertissements, au sens pascalien du terme. « Vive la nuit des boîtes de nuit, et vive la joyeuse ou triste solitude de ceux qui s’y entassent ! Vive la fausse et vraie chaleur d’une fausse et vraie amitié qui s’y noue ! Vive la fausse tendresse des rencontres et vive, enfin, ce que tout le monde fait au ralenti et que nous, les nocturnes, faisons au grand galop, en accéléré : la découverte d’un visage, la liaison folle, l’amitié romanesque, le pacte de l’alcool remplaçant aux temps le pacte du sang aux poignets ! » Sagan aurait tout ce qu’il faut pour être une moraliste : l’analyse désabusée des comportements, la conscience de la fuite du temps, le don de la formule. Des Bleus à l’âme tourne autour de cette question : face à la laideur et à l’ordre du monde, comment trouver une position. Sagan a trop d’élégance pour écrire des maximes, ou des histoires profondes dont il faudrait tirer un lourd enseignement. « Ce n’est pas parce que la vie n’est pas élégante qu’il faut se conduire comme elle ».
Toxique, le journal de sa désintoxication illustré par Bernard Buffet, met encore plus à nu le fond de désespoir et la retenue qui sont les deux pôles de l’écriture de Sagan. Ce journal est un livre court, mais aussi bouleversant. Sagan s’y observe, y tient le journal de son addiction. L’addiction est par excellence une expérience de l’altérité, engendrée par la conscience d’être la proie d’une pulsion obscure (« Je m’épie : je suis une bête qui épie une autre bête, au fond de moi »). Mais cette auto-observation est d’autant plus aiguë qu’elle est inhérente au rapport que Sagan entretient à avec elle-même : « Il y a cinq ou six personnes avec lesquelles j’aimerais mieux passer mon temps, je l’avoue, et cela donne une sorte de condescendance à mes propres rapports ». Désinvolture toujours, et refus de s’apitoyer. Cette pudeur est encore plus flagrante que dans Des Bleus à l’âme : Toxique est un livre où les blancs et les silences tiennent une grande place. La mise en page à cet égard est magnifique. « Il y avait longtemps que je n’avais pas vécu avec moi-même », lit-on. Puis un grand blanc. « C’est d’un effet curieux ». Un autre long silence : la page. Les dessins de Bernard Buffet, aux traits brisés qui évoquent les membres maigres et les seringues, occupent souvent plus d’espace que le texte. Leur sobriété même fait silence. Ici, le dessin est bien plus qu’une simple illustration. Le trait de Buffet montre sur quoi s’édifie cette écriture de la maîtrise et de la distance : le sous-texte de la désinvolture est le corps épuisé, apeuré, presque brisé. Etalé sur la page là où l’écriture se retient. Les deux écritures, celle des mots et celle du trait, fonctionnent en synergie parfaite, et font de Toxique un des meilleurs livres de la littérature de l’addiction : par ce qu’il ne dit pas et que le dessin exprime.
Des yeux de soie est un recueil de nouvelles, où Sagan n’apparaît pas. Il est nettement moins réussi – et il prête le flanc à toutes les critiques traditionnelles faites à Sagan : personnages bourgeois, superficialité, facilité. Les situations ne font pas vraiment mouche, et l’on se lasse d’un personnel romanesque daté. L’intimité et le jeu de distance / dévoilement si poignants dans les deux autres livres en sont totalement absents, et c’est peut-être la raison pour laquelle ce livre convainc moins. Car ce qui bouleverse dans Des Bleus à l’âme et Toxique, c’est bien la présence de Sagan, sa pudeur et son élégance aux antipodes des confessions exhibitionnistes qui trouvent aujourd’hui éditeur. C’est aussi (tout aussi salutaire) la distance qu’elle marque vis-à-vis de certains mythes littéraires. Elle n’adhère jamais complètement à son image, et sait se maintenir dans l’interstice. Elle apporte aussi une réponse lucide à l’éternel (faux ?) dilemme entre l’écriture et la vie. Chez elle, il n’y a pas choix : l’écriture l’aide à vivre, mais plus souvent encore, le goût de la vie l’éloigne de l’écriture. Le choix du divertissement a pour pendant l’émerveillement devant le monde, la capacité à se laisser envahir par la présence des choses. « Un Deauville désert et inondé de l’oblique et jaune soleil de mars » la distrait des mois durant d’écrire. Plus loin, elle évoque « en octobre dernier, cet automne si beau, si roux, si déchirant dans sa splendeur que je me demandais, à force de bonheur, comment y survivre ». Et partout, comme un refrain venu d’enfance, elle évoque « l’odeur de l’herbe », qui la frappe à la fenêtre de sa chambre de clinique, et dont elle prévient qu’elle aurait « vite fait de jeter un panier de ces herbes séchées, odorantes, dans ce roman cynique, au détour d’un chapitre ». Il est temps de relire Sagan, et de remplir d’autres mots l’étiquette: avec « l’épouvante des choses », la tendresse et l’odeur de l’herbe.

Forces du Roman : le roman et le sens de la vie, de Dominique Rabaté

Le roman et le sens de la vie.

Dominique Rabaté.

José Corti

Paru dans le numéro 1019 de la Quinzaine Littéraire.

 

Pourquoi lisons-nous ? Que nous disent les romans de « l’énigme brûlante du sens de la vie », selon la belle formule de Walter Benjamin ? C’est finalement la seule question qui vaille en littérature. Il faut « remettre le roman au cœur des débats, lui rendre sa vertu polémique », affirme Dominique Rabaté. Car le roman nous offre la possibilité de penser la vie dans son ambiguïté. Une idée qui n’est pas sans conséquences politiques.

« Le roman et le sens de la vie ». Un tel titre ne va pas de soi – a fortiori de la part d’un universitaire. Celui-ci risque fort de se voir taxer de grand naïf, ou d’indécrottable romantique. Pourtant, l’apparente simplicité de la formule masque une forte prise de position : remettre l’expérience existentielle au cœur du questionnement sur la littérature. De la part d’un chercheur aussi reconnu que Dominique Rabaté (de surcroît spécialiste de la modernité littéraire, dont on sait combien elle a parfois voulu évacuer la question), l’opération est d’importance. Dans les années 60 et 70, dans le sillage du structuralisme, et en réaction aux excès de la critique impressionniste et biographique, l’analyse littéraire en France s’est recentrée sur le texte (le Texte), sa mécanique, ses réseaux. Initialement salutaire, cette opération critique a pourtant finalement conduit à laisser de côté la dimension expérientielle de la littérature : le savoir qui lui est propre, la politique qu’elle mène, ce qu’elle dit du monde et du défi de l’habiter,. La faute n’en est pas aux fondateurs : Barthes, Todorov, Genette… mais aux épigones, comme toujours plus royalistes que le roi. En conséquence, les études littéraires se sont progressivement éloignées du monde, faisant des oeuvres des corps sans substance, des objets de langage pur flottants dans l’éther. Depuis une dizaine d’années pourtant, des voix se font entendre pour repenser autrement la littérature. Littéraires et philosophes redonnent droit de cité à une idée bien simple : en même temps qu’elle est un art du langage, la littérature est une pensée du monde et de l’existence humaine. (On renvoie notamment à l’ouvrage passionnant de Thomas Pavel, La Pensée du roman, à celui de Jacques Bouveresse, avecLa connaissance de l’écrivain : sur la littérature, la vérité et la vie, ou encore à l’ouvrage philosophique collectif Ethique, littérature, vie humaine).

Le lecteur amateur de théorie s’en réjouit – lui qui a su tout du long que s’il lisaitMadame Bovary, ce n’était pas d’abord pour admirer la maîtrise flaubertienne de l’imparfait.

Rabaté s’inscrit dans cette perspective. Son approche est nettement littéraire et philosophique : « le roman est un genre essentiellement interrogatif », affirme-t-il. Et depuis le XIXe siècle, il s’interroge surtout sur… la vie, tout simplement. En effet, à mesure que l’individu s’autonomise et que la transcendance perd du terrain, se pose à chacun la question d’une « vie à soi ». Car si quotidiennement il semble évident que nous possédons une vie propre, d’où vient cette sensation d’aliénation : l’impression « qu’on ne vit pas la vie qui devrait être la sienne ? ». Cette tension entre soi et le dehors, entre la conscience que la vie nous déborde et ne nous appartient pas, et le sentiment que pourtant nous voulons mener « notre vie » : pour Rabaté, cette expérience est constitutive de la modernité. Comme telle, elle fonde aussi le roman moderne :

« Ce qui constitue son domaine inépuisable est une rêverie autour de l’idée d’une autre vie (celle que je pourrais avoir, celle qui me ramènera à accepter la mienne, celle qui me servira d’étalon sinon d’exemple). Cette rêverie implique un rapport spécifique entre le personnel et l’impersonnel, le singulier et le commun, entre ce qui dure et ce qui s’anéantit. ».

« Rêverie » et non point affirmation : le roman est un genre qui doute, une forme qui ne délivre pas de message univoque. Rabaté reprend ici des thèses de Lukacs, ou Bakhtine. Il suit notamment la réflexion classique qu’élabore Walter Benjamin dans « Le conteur » : le roman naît avec la déperdition du récit des conteurs – qui était encore apte à transmettre sagesse et valeurs, qui cimentait une communauté. Mais Rabaté ne partage pas le pessimisme de Benjamin : pour lui, en renonçant au mythe du Sens, le roman moderne se donne des moyens inédits d’approcher l’ambivalence fondatrice de la vie.

En choisissant de raconter des vies, en jouant des points de vue, des effets de structure, le roman devient un formidable lieu où s’examine et se rejoue la question du sens de la vie.« Il fait l’effort d’une mise en intrigue où se montre quelque chose du sens de la vie, sa réalisation ou son impossibilité ». Pour Rabaté, il démontre ainsi, à sa manière, combien la singularité d’une vie – ce qui fait « une vie à soi » – n’a rien à voir avec les héros, avec le triomphe d’une exception. Au contraire : Rabaté suggère, à la suite des romanciers du XIXe, que l’incommensurable d’une vie réside dans ses lieux parfaitement quelconques. C’est tout l’ « art du roman », pour citer Kundera, que de fabriquer, à partir de petites idiosyncrasies, et de détails infimes répercutés dans l’infini des consciences, « l’épiphanie du banal ».

A l’intérêt de la réflexion théorique, appuyée (et c’est à saluer) sur des analyses précises d’une nouvelle de Tolstoï et du Voyage au Phare de Virginia Woolf, s’ajoute dans Le roman et le sens de la vie une autre dimension, plus personnelle. En effet, en mêlant à la réflexion sur la littérature une méditation sur ce qu’est une vie, ce qui fait sa valeur, ce qui la rend sienne, Le roman et le sens de la vie provoque un effet de lecture rarement obtenu par les essais littéraires. Page après page, le lecteur s’interroge : après tout, qu’est-ce pour moi que ma vie ? Comment puis-je la tenir en face de moi, comment l’habiter ? Et que fait pour moi la littérature ? Ce bref essai se charge alors de gravité, et d’émotion aussi : derrière le chercheur Dominique Rabaté affleure l’homme qui s’interroge, et l’amoureux des livres, brusquement fendu en deux sur une plage américaine par la lecture de Virgina Woolf.

Ainsi, ce livre est avant tout celui d’un amoureux de la littérature, d’un homme que la littérature aide à penser sa vie. Une citation qui semble chère à Rabaté pourrait résumer le livre : « La littérature, comme l’art tout entier, est la preuve que la vie ne suffit pas » (Tabucchi, citant Pessoa).

On peut simplement regretter que Rabaté n’aie pas poursuivi la piste ouverte dans la citation qui figure au début de cet article : « Il faut « remettre le roman au cœur des débats, lui rendre sa vertu polémique ». La question de la vertu polémique du roman est pourtant une question passionnante, et brûlante d’actualité. Comme les essais les plus réussis sont ceux qui donnent envie de prolonger la réflexion, on se permettra d’esquisser un prolongement à la remarque de Rabaté. Car lorsque Dominique Rabaté écrit :

« Le roman s’intéresse à la défaillance, au mouvement d’une vie se construisant certes sur un projet, ou sur plusieurs projets en concurrence, mais dans la dynamique d’une incertitude vécue ».

ou lorsqu’il affirme que la littérature nous montre ce qu’une vie (la vôtre, la sienne, la mienne) a à la fois de singulier et de commun, il ouvre des voies à une défense politiquedes forces du roman.

Le monde occidental contemporain est un monde saturé de récits. Il suffit d’ouvrir les journaux, d’écouter la radio, de laisser ses yeux traîner dans le métro : les histoires sont partout. La vie politique est racontée comme un feuilleton à rebondissements, les hommes et femmes politiques nous entretiennent de leurs enfances et de leurs amours, tandis que la publicité délaisse la réclame des produits pour vendre les « histoires » qui vont avec. Depuis les conseillers de Reagan aux Etats-Unis, ces techniques ont un nom : le « storytelling ». En d’autres termes, l’exploitation politique et économique des ressorts du récit. Christian Salmon a mis en évidence ce phénomène dans son livre Storytelling[1]: dans la nouvelle ère du récit médiatique, pour maîtriser la réalité, il faut avant tout « avoir une bonne histoire ». Le storytelling n’est pas l’apanage de la droite, mais son expansion est liée à celle de l’ordre néolibéral. La communication politique n’est pas une nouveauté. Mais le gouvernement actuel est de très loin celui qui produit sur lui-même le plus de petites « histoires ». La journaliste du Monde Diplomatique, Mona Chollet, a consacré à l’économie narrative et imaginaire du pouvoir en place un livre stimulant,Rêves de droite[2]. Chollet et Salmon se rejoignent dans une critique commune : loin de signer l’entrée dans un monde d’effervescence narrative et de bouillonnement imaginatif, la multiplication de ces histoires-outils appauvrit les imaginaires – cherchant à canaliser les désirs dans de bien pauvres réceptacles.

Car ces histoires obéissent à des schémas narratifs parfaitement ordonnés et prévisibles. Prenons l’exemple de l’histoire de Rachida Dati, telle que l’ont construite les membres du gouvernement et les journalistes. On y retrouve tous les éléments du conte de fée : une situation de départ défavorable, mais une détermination sans faille (signe de l’élection du héros), un objectif (la réussite), des adjuvants (Chalandon et Simone Veil), des opposants (ses origines sociales, ceux qui ne croient pas en elle), ses bonnes fées (le couple Sarkozy) et une résolution heureuse (Rachida Dati devient riche, célèbre, et accessoirement Garde des Sceaux). La richesse narrative de ce conte est pour ainsi dire nulle. Mais cette pauvreté est consubstantielle au « storytelling ». L’ambiguïté, les zones d’ombre, l’indécidable… sont forcément bannis de ces histoires. Celles-ci sont des outils politiques qui doivent fonctionner comme des raccourcis. Ces histoires doivent donc, obligatoirement, être immédiatement lisibles. Evidentes.

On mettra en avant la merveilleuse histoire de Rachida Dati plutôt qu’on entamera une réflexion politique sur les discriminations en France. On se focalise sur une trajectoire personnelle et on escamote les mécanismes sociaux. Chollet montre bien combien ces mythes que produit la société libérale génèrent une frustration chez ceux auxquels elle s’adresse. Construisant et exhibant en permanence le spectacle de vies exceptionnelles, elle produit logiquement des fantasmes d’individualisation flamboyante, de singularité totale – qui se heurtent brutalement aux déconvenues d’une réalité abrupte.

Or, le (bon) roman sait qu’il n’y a pas de « success story », que la limpidité n’existe pas. Il ne vend pas le mythe d’une idiosyncrasie vertueuse qui mérite sa réussite (le petit entrepreneur, le beur méritant). Revenons à Rabaté : contre le mythe roi de l’individu, le roman montre combien toute vie est à la fois singulière et parfaitement commune.

Le roman est la terre de l’indécidable, du sens suspendu, de la vie rejouée.

Ses vérités sont obliques, diffractées, souvent difficilement formulables.

La lecture est l’expérience du trouble, et de la durée. Elle fait son chemin en soi.

Elle creuse.

En ceci, le roman est l’antithèse du storytelling. Et en ceci, sans se payer de mots, on peut parler de politiques du roman et de politiques de l’imagination. Alors oui, rendons au roman sa « vertu polémique ».


[1] Storytelling, Christian Salmon, La Découverte, 2007

[2] Rêves de droite, Mona Chollet, « Zones », la Découverte, 2008

 

La Montagne Sacrée, l’Incroyant et la Littérature : Ararat, de Franck Westerman

Franck Westerman

Ararat

Christian Bourgois.

Paru dans le numéro 1017 de la Quinzaine Littéraire.

Pour la Bible, le mont Ararat est le lieu de l’alliance entre Dieu et les hommes. Pour les scientifiques, un mystère géologique. Pour l’OTAN, un lieu stratégique. Tourmenté par son propre rapport à la religion et à la science, l’écrivain néerlandais Franck Westerman part à sa recherche, dans un livre qui mêle récit de voyage, autobiographie, et réflexion sur la connaissance. Une exploration passionnante du « domaine crépusculaire entre croire et savoir ».

« Au bout de cent cinquante jours, les eaux diminuèrent et, au septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche reposa sur le mont Ararat ». Enfant, Franck Westerman était fasciné par l’histoire du Déluge, l’arche voguant sur les flots de la colère divine, avec à son bord Noé et les couples d’animaux de la création. Elevé dans la religion réformiste, l’existence de Dieu ne faisait pour lui aucun doute. En grandissant, il a découvert la science, s’est passionné pour les mathématiques, a appris le pouvoir de la pensée logique. Avec deux conséquences : il est devenu ingénieur, et a cessé de croire en Dieu. Désormais père et écrivain, Westerman s’interroge : qu’est-il arrivé à la foi de son enfance ? Est-ce la science qui a tué pour lui la capacité de croire ? Ou la religion qui a cédé le pas devant les puissances de la pensée rationnelle ? En d’autres termes : religion et science sont-elles compatibles ? Peut-on connaître par la pensée et éprouver le sacré ?

Interrogations vertigineuses. Pour les suivre sans se perdre, Westerman les a cristallisées autour d’une figure que se disputent religions et sciences : le mont Ararat, qui fascine autant les pèlerins que les géologues. Ararat est le livre de cette quête, où la poursuite de la montagne mythique est indissociable d’une recherche à la fois plus vaste et plus personnelle. Ararat, écrit Westerman, sera alors « un livre sur croire et savoir, religion et science, avec le mont Ararat comme figure centrale. Je voulais analyser – et ensuite escalader – cette montagne sacrée, dans tous ses aspects, à la fois mythiques et réels. Une sorte de pèlerinage, mais alors, le pèlerinage d’un incroyant ».

On voit bien le caractère paradoxal de la démarche. Par définition, le pèlerin suit un chemin mille fois foulé avant lui, il est confiant, il revient aux origines. Mais l’incroyant ? Pour lui qui ne tient pour certain ni l’origine, ni la transcendance, le pèlerinage est forcément oxymorique. Vers où revient-il ? Son geste est celui de la suspension, du tâtonnement. Comment raconter une quête dont l’objet est obscur au chercheur, et qui de plus, ne cesse de se dérober ?

Car l’Ararat apparaît comme un autre Graal : follement désiré, toujours retiré – interdit.« Nul ne peut gravir l’Ararat, car elle est la mère du monde », dit-on au XIIIe siècle. Au XXe siècle, les troubles politiques, la guerre froide, les intempéries le confirment : accéder au sommet de l’Ararat est un privilège rare. Westerman attend huit mois son visa. De plus, l’Ararat est un Graal à multiples visages – comme en témoignent ses multiples noms : Masis, la montagne mère, pour les Arméniens, Agri Dagri, la montagne des Douleurs pour les Turcs, Kuh-i-Nuh pour les Persans. A la frontière entre la Turquie, l’Arménie et l’Iran, non loin de la Géorgie et de l’Irak, l’Ararat est avant tout une zone de friction, où se heurtent des mondes inconciliables. Religion et science : les croyants à la recherche de l’arche de Noé croisent sur ses pentes les géologues et les séismologues qui s’intéressent à la nature volcanique de la montagne. Ouest et Est : la montagne a longtemps séparé le monde occidental chrétien de l’URSS, et aujourd’hui l’OTAN en a fait un poste d’observation stratégique. Turquie et Arménie : sur cette ligne passent aussi les fantômes du génocide arménien. Turquie kémaliste et Kurdes : « Bienvenue au Kurdistan libre ! » s’entend saluer Westerman à son arrivée au pied de la montagne.

Entre les lignes de front, Westerman ne veut pas choisir. Son Ararat à lui est justement celui des tensions, des antagonismes. Non pas l’icône que chérissent les convaincus – qu’ils soient les chrétiens fondamentalistes ou les nationalistes arméniens, mais l’image insaisissable, diffractée de ceux qui cherchent Ainsi, la montagne elle-même est finalement le centre absent du livre – le point inaccessible autour duquel s’enroulent tous les fils que suit Westerman.

Autobiographie : l’histoire d’un jeune garçon qui grandit pendant la guerre froide, est élevé dans une école religieuse, et se passionne pour les mathématiques, dont la logique explique le monde en même temps qu’elle en prolonge le mystère. Histoire : le texte fait une large place aux récits des explorateurs qui l’ont précédé, aux tensions politiques dont la région est le siège, et dit bien combien pour les Arméniens et les Kurdes, l’amour de l’Ararat est indissolublement nationaliste. Science : l’Ararat est l’objet d’une polémique scientifique, sur son statut de volcan actif (Westerman se trouve enrôlé par un ancien professeur de géologie pour ramener des photos qui trancheront la question). Récit de voyage : d’Istanbul à Etchemiadzine, le lieu le plus saint de l’Eglise arménienne, censé abriter un vestige de l’arche de Noé (absente le jour où s’y rend Westerman : « prêtée à l’Ermitage… »). Tous ces fils se croisant pour innerver une unique question, celle du rapport entre croire et savoir, la science, l’inconnu, et le sentiment du sacré.

Escalader l’Ararat ne redonne pas la foi à Westerman. Dans Ararat, Dieu est bel et bien mort. Mais les hommes, eux, sont plus vivants que jamais. Westerman évoque avec tendresse et vigueur toute une galerie de personnages, chacun engagés d’une façon ou d’une autre dans cette longue quête du savoir, qu’il soit scientifique ou religieux. Georges Smith, l’ouvrier anglais autodidacte du XIXe passionné par l’assyriologie, finalement engagé au British Museum, traduit le premier les écrits cunéiformes qui racontent une version du Déluge bien antérieure à la Bible (les très sérieux registres du British Museum précisent qu’il fut tellement transporté par sa découverte, qu’il se mit à danser nu autour de son bureau, sous les yeux médusés de l’assistance victorienne). Sal Kroonenberg, l’ancien professeur de géologie de Westerman, « le plus poète parmi les géographes », cite Borges dans ses traités scientifiques, et ne croit qu’en une transcendance : celle de l’indifférence souveraine de la nature aux hommes. Jim Irwin, ancien astronaute de la NASA, qui après avoir marché sur la Lune et symbolisé le progrès aux yeux du monde, se convertit et grimpe six fois l’Ararat à la recherche d’un bout de l’arche. Ou encore Igor, le moine mendiant de la Russie postmoderne, lancé seul à l’assaut des pentes. Tous attachants, ils révèlent le vrai sujet d’Ararat : la grande soif de connaissance de l’homme, ses tentatives perpétuelles de reculer les frontières de l’inconnaissable. Car « le mystère, au fur et à mesure qu’il semble s’éclaircir, se déplace sans cesse, ou se fragmente ». Et c’est ici que l’écrivain a sa place dans le grand domaine de la connaissance. Westerman retrouve finalement son ancienne foi dans le Verbe intacte – à condition de lui enlever la majuscule et l’origine divine. « Le langage n’est pas l’instrument qu’il faut pour exposer les entrailles du mystère – une plume n’est pas un scalpel. En écrivant, on peut le plus aisément du monde s’élever au-delà de la connaissance humaine, et aussi des lois de Newton. Par le langage, on peut obscurcir l’énigme, ou éveiller du respect envers elle ».

A cent mètres du sommet, Westerman et son groupe doivent rebrousser chemin, pris dans une tempête de neige. Fatalité ? Volonté divine ? Non : c’est bien plutôt parce que la quête, les rêves et les désirs des hommes s’alimentent de tendre vers des sommets qui se reculent à mesure. C’est cette condition humaine bouleversante que retrace Westerman, dans ce livre passionnant, érudit, et d’une grande sensibilité – aux hommes, et au mystère qui malgré tout, reste au coeur du monde.

 

Ce que la radioactivité fait à l’écriture : la Centrale d’Elizabeth Filhol

La Centrale

Elisabeth Filhol

P.O.L

Paru dans le numéro 1010 de la Quinzaine Littéraire.

La Centrale : un nom générique, parce qu’à Chinon, au Blayais ou au Tricastin, les centrales nucléaires sont toutes les mêmes pour les intérimaires chargés de leur maintenance. L’un d’entre eux, Yann, se trouve un jour exposé à une trop forte dose d’irradiation. Précarité du travail, gestion du risque nucléaire : Elisabeth Filhol noue ces questions brutalement contemporaines à une écriture blanche qui happe complètement le lecteur. La Centrale est un premier roman d’une grande intelligence, qui donne un aperçu de ce que peut être une politique de l’écriture aujourd’hui.

Est-il possible de faire un roman sur les travailleurs des centrales nucléaires, c’est-à-dire d’entrecroiser deux des débats les plus brûlants du moment (le nucléaire et la dégradation des conditions du travail), sans prendre position ? Assurément, La Centraleest un texte politique. Mais pas où on l’attend.

La première phrase est un uppercut : “Trois salariés sont morts au cours des six derniers mois, trois agents statutaires ayant eu chacun une fonction d’encadrement ou de contrôle, qu’il a bien fallu prendre au mot par leur geste, et d’eux qui se connaissaient à peine on parle désormais comme de trois frères d’armes”. Ces morts tutélaires sur lesquels s’ouvre le livre sont les ingénieurs qui se sont suicidés à la centrale nucléaire de Chinon en 2007. Yann, le narrateur, assiste à l’action syndicale organisée pour dénoncer les conditions de travail, mais il ne s’y mêle pas. Yann est un électron libre de l’industrie nucléaire, il n’est là que pour les quelques semaines que dure un “arrêt de tranche” (c’est-à-dire l’arrêt provisoire d’une centrale nucléaire pour la maintenance). Et comme Yann devant la mobilisation, le roman prend la tangente. Pas d’épopée collective pour La Centrale, mais les méandres intérieurs d’un nomade moderne qui va de centrale en centrale au rythme des contrats.

Yann est d’autant plus seul qu’il vient d’être victime de ce que tous redoutent sans jamais en parler : l’accident. L’irradiation à trop forte dose. Ce jour-là, ils étaient trois à travailler, dans une zone où la radioactivité est telle que les ouvriers ne restent que quelques minutes dans le tuyau qu’ils réparent. Une erreur, et le dosimètre (le badge que portent tous les ouvriers, et qui indique la dose d’irradiation qu’ils reçoivent) s’emballe. Yann est mis sur le banc de touche, sans savoir ce que ces secondes de trop dans le tuyau vont changer à sa vie. Contrairement aux ingénieurs, on ne parlera pas de sa mort – trop lente, trop diffuse, trop obscure. Le roman se déroule durant les quelques jours qui suivent l’accident.

Réveiller les consciences, alerter l’opinion. Chez ceux à qui on demande d’aller toujours plus vite et au moindre coût, qui font leur boulot et encaissent les doses, la prise de conscience est déjà faite: la durée d’un arrêt de tranche divisé par deux en quinze ans, la sous-traitance en cascade, les agents d’EDF coupés de l’opérationnel qui perdent pied, et cette pression morale sans équivalent dans d’autres industries. Donc oui, les dangers du nucléaire. Derrière les murs. Une cocotte-minute. Et en attendant d’en sortir, dix-neuf centrales alimentent le réseau afin que tout un chacun puisse consommer, sans rationnement, sans même y penser, d’un simple geste. Solidaires, nous sur les sites, de ceux qui y pénètrent et font le spectacle ? Le sont-ils seulement de nous ?”

“Nous”, ce sont les DATR, les employés Directement Affectés aux Travaux sous Rayonnements. La pudeur du sigle cache une réalité brutale : les DATR se surnomment “la viande à rem”, du nom de l’ancienne unité de mesure de la radioactivité. Ils sont entre vingt-cinq et trente mille travailleurs intérimaires employés par des sous-traitants d’EDF. Chargés des travaux de maintenance lors des périodes d’arrêt des centrales, ils interviennent en « zone contrôlée » : autre euphémisme qui désigne les zones comportant les plus forts risques d’irradiation. Ils ne représentent que la moitié des travailleurs sous surveillance médicale de la filiale nucléaire, mais on estime qu’ils reçoivent 80 % de la dose collective d’irradiation. Ils sont “la chair à neutrons”, la variable d’ajustement grâce à laquelle l’industrie nucléaire arrive à se conformer aux réglementations sur la dose d’irradiation individuelle. Non pas en augmentant les normes de sécurité, mais en faisant se succéder sur les postes à risques, un nombre important de travailleurs recrutés par sous-traitance ou intérim. C’est ce que les syndicats et les médecins appellent ” la gestion de l’emploi par la dose”. Yann est l’un des membres de cette classe de travailleurs qui ne vendent plus leur force de travail, mais la dose d’irradiation que leur corps peut encaisser. Les médias ne parlent pas d’eux : pas assez spectaculaire, peut-être.

La Centrale investit justement ce monde tenu à l’ombre de la conscience de la société. Elle le rend visible. Le roman ne cache rien des conditions de travail de ce prolétariat du nucléaire : les conditions de sécurité défaillantes, l’absence de protection syndicale dans un secteur où la mobilité et l’intérim sont rois, les ouvriers qui soustraient leurs dosimètres aux contrôles pour ne pas perdre leur emploi. A travers les vies ordinaires de ces hommes, exposées sur un (car en tout, Yann le narrateur et Filhol parlent sur un mode mineur et distancié; même l’irradiation est tenue à distance), Filhol expose ce qu’implique l’intensification du nucléaire pour les moins chanceux qui y triment. Et à travers Yann, Loïc, Jean-Yves, Bernard et les autres, enregistre les conséquences d’un modèle économique qui sacrifie les travailleurs aux actionnaires.

Mais La Centrale s’intéresse moins à exposer ces facteurs objectivement révoltants, qu’à plonger dans la façon dont les intérimaires du nucléaire les intègrent dans leurs vies, à explorer l’ambiguïté des relations qui s’installent autour de la centrale. Filhol a pour le faire trouvé la distance juste, ni pathétique ni clinique, mais une marque d’intelligence, le signe d’une pudeur (de Yann, des hommes, de l’écriture). C’est paradoxalement ce choix de rester dans le mineur, d’éviter le tragique, qui finit par toucher profondément le lecteur.

Ainsi, on croise de beaux personnages dans La Centrale, qui disparaissent après quelques chapitres ou quelques pages, comme le veut le rythme des intérimaires. Filhol cherche constamment à faire émerger ce qu’il reste d’humanité préservée, de lien ancestral dans cette activité déshumanisante. On pense parfois au François Bon de Temps Machine ouDaewoo. Dans la voix de Yann, les DATR forment non une classe exploitée, mais une communauté, soudée de mener la même vie “de cette façon-là où chacun se reconnaît dans l’autre, sur la route, à la halte du soir, sur un chantier, qui a la même poignée de main ou le même jargon que toi, et qui avec toi, car deux personnes suffisent, constitue un cercle magique (…)”. Derrière l’intérim et le travail, Filhol fait affleurer des motivations plus profondes : le désir de partir, de n’habiter nulle part et de ne posséder rien. “Partir, façon compagnonnage, aller d’un chantier à l’autre et tout transporter, l’essentiel n’ayant pas nécessité à l’être que l’on retrouve à chaque étape, on voyage léger, et rien n’est plus rassurant que d’avancer comme ça sans charge inutile.” Ou encore, la trouble fascination du risque, la griserie de côtoyer le danger : ” en dernier ressort, pour aller jusqu’au bout, pour atteindre ce point vers lequel tous les désirs convergent dans leur ambiguïté, ce point central d’où tout part, d’où toute l’énergie primaire est issue“.

Et c’est ici la force politique de La Centrale : de se démarquer du discours sur l’aliénation, qui dénonce mais maintient la distance (“eux”, les exploités, les lointains qu’on plaint), pour créer une zone de proximité. La Centrale ramène à la surface ce qu’il y a de partageable pour tous dans la situation des travailleurs précaires du nucléaire : le désir de mort, l’attrait de la route, les rencontres brèves et intenses. Non pour susciter empathie ou pathos, mais pour mettre au jour des espaces communs – ce qui est à le geste politique fondateur.