Cent Façons de Disparaître – introduction

disparition :

action de disparaître, fait de cesser momentanément d’être visible
action de s’éloigner, ou de s’absenter d’un lieu de manière brusque ou inexplicable
fait d’être emporté ou volé
action ou fait de disparaître en cessant d’exister

(pénombre)

(deux voix)

– Qu’est-ce que c’est, disparaître ?
– On vient de te le dire. C’est le fait de cesser momentanément d’être visible, l’action de s’éloigner, s’absenter, être emporté, volé, cesser d’exister.
– Mais qu’est-ce que c’est, disparaître ?
– C’est pourtant clair.
– Pas du tout.
– Tu pinailles.
– Mais non. Regarde. « action de », « fait de » : que des termes qui conjuguent la disparition à l’actif. Tu ne trouves pas ça bizarre ?
– C’est une définition de dictionnaire. Ca sert à ça, à stabiliser les notions. Tu chipotes.
– Mais pas du tout. Tiens, je prends un exemple. Ecoute bien : « action de cesser d’exister ». Ca ne veut rien dire. Mon action, ça ne peut être que : sauter dans le vide, avaler les somnifères, donner un coup de talon à la chaise. Là où mon existence s’arrête, je n’y suis plus pour rien. La disparition, ça survient, ça nous tombe dessus – mais on n’en fait pas un acte.
– Tu vétilles. Le dernier tiret dans une définition, c’est l’happy hour du lexicographe, le moment où il lance sa cravate par dessus l’épaule et décide d’envoyer paître la précision sémantique. Regarde au-dessus : action de s’éloigner, de s’absenter de manière brusque ou inexplicable. Là, tu es contente ?
– Non.
– Tu as tort. C’est gentillet, de penser que la disparition, c’est comme les giboulées, la neige et la crise : ça arrive, on n’y peut rien, on est pris dans la tourmente… C’est rassurant. Ca nous dit que les gens ne veulent pas disparaître, ne désirent pas ardemment abandonner leurs proches, ceux qui les aiment et qui ont besoin d’eux, ceux qui ont tout sacrifié pour eux et donneraient plus encore. Non non non, les gens ne veulent pas disparaître, ils sont emportés, disparus. C’est une jolie formule, et une jolie histoire.

Mais c’est faux. Les gens rêvent de disparaître, tous et tout le temps
– et ils en crèvent, de ne pas disparaître plus.

(voix monte, apparaît de nulle part un index qui s’agite, puis un pupitre, une scène, et même un public, clairsemé et hétéroclite)

Tu vois, ma petite, ce qui travaille les nuits fébriles de ce siècle soi disant obsédé par l’image c’est la disparition. Même au cœur des news, dans le nuage des images live, dans la connexion perpétuelle qui est devenu notre être, tous autant que nous sommes,
ceux qui préparent d’une main le repas du soir et de l’autre le rapport demandé par la chef de service,
ceux qui sont à deux endroits à la fois, ceux qui passent trois heures dans les transports,
les multitaskers, les twitter addicts , les surprésents de la toile, les maires sur FourSquare et les mères de famille, les vieux les chômeurs et les play-boys de la côte – tous !

(poing s’abat sur pupitre, lambris tremblent, sursauts nerveux dans l’assistance)

– dévorés secrètement de l’envie de disparaître.

(dans le lointain un gong sonne).

(il se met à pleuvoir. Lumières s’allument dans salle)

(on en voit dans l’assistance baisser la tête, fermer les yeux, bourdonner de la tête en entrant en eux-mêmes )

(plane un goût de dimanche soir, de perte imminente et infinie)

Et ce qui nous meut,

(baissant la voix, et on entend un brouillement de fréquence, comme une lézarde qui remonterait le long des cordes vocales – qui est peut-être seulement due à l’acoustique)

ce qui nous fait traverser les journées, le bureau, le métro, les conversations sempiternelles, les aubes similaires, la banalité de nos vies, l’étrécissement général des perspectives,
ce n’est ni les factures à payer, les enfants à élever, les amis à accompagner et les époux à aimer,
ce n’est ni l’argent ni le rêve,
ni même au fond l’habitude ou la routine,
c’est le rêve de se faire la belle, aux heures de l’aube, aux heures de pointe, au creux de la nuit.

(le bruit de la pluie berce l’auditoire,
certains perdus en eux-mêmes vont si loin qu’on ne les retrouvera plus)

– Plus on nous somme d’être visibles et présents sur tous les fronts, plus une part de nous ne demande qu’à s’abolir. Plus on nous intime d’être là, d’assumer, d’embrasser, plus nous ne demandons qu’à nous défaire.

(la pluie martèle doucement les carreaux
la salle est une vieille salle d’internat déserté, avec verrières hautes à lancées de fer, gradins et pupitres de bois,
la nuit est tombée derrière les vitres, et les lampes éclairent doucement l’auditoire qui a fermé les yeux, comme entré en transe)

(la pluie toujours)

(sur la pointe des pieds, l’auditoire, composé de quatre personnes, trois rats, cinquante-sept cafards, douze araignées, et treize mille quatre cent cinquante quatre bactéries, fait sa sortie )

– Parle pour toi.

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