La Montagne Sacrée, l’Incroyant et la Littérature : Ararat, de Franck Westerman

Franck Westerman

Ararat

Christian Bourgois.

Paru dans le numéro 1017 de la Quinzaine Littéraire.

Pour la Bible, le mont Ararat est le lieu de l’alliance entre Dieu et les hommes. Pour les scientifiques, un mystère géologique. Pour l’OTAN, un lieu stratégique. Tourmenté par son propre rapport à la religion et à la science, l’écrivain néerlandais Franck Westerman part à sa recherche, dans un livre qui mêle récit de voyage, autobiographie, et réflexion sur la connaissance. Une exploration passionnante du « domaine crépusculaire entre croire et savoir ».

« Au bout de cent cinquante jours, les eaux diminuèrent et, au septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche reposa sur le mont Ararat ». Enfant, Franck Westerman était fasciné par l’histoire du Déluge, l’arche voguant sur les flots de la colère divine, avec à son bord Noé et les couples d’animaux de la création. Elevé dans la religion réformiste, l’existence de Dieu ne faisait pour lui aucun doute. En grandissant, il a découvert la science, s’est passionné pour les mathématiques, a appris le pouvoir de la pensée logique. Avec deux conséquences : il est devenu ingénieur, et a cessé de croire en Dieu. Désormais père et écrivain, Westerman s’interroge : qu’est-il arrivé à la foi de son enfance ? Est-ce la science qui a tué pour lui la capacité de croire ? Ou la religion qui a cédé le pas devant les puissances de la pensée rationnelle ? En d’autres termes : religion et science sont-elles compatibles ? Peut-on connaître par la pensée et éprouver le sacré ?

Interrogations vertigineuses. Pour les suivre sans se perdre, Westerman les a cristallisées autour d’une figure que se disputent religions et sciences : le mont Ararat, qui fascine autant les pèlerins que les géologues. Ararat est le livre de cette quête, où la poursuite de la montagne mythique est indissociable d’une recherche à la fois plus vaste et plus personnelle. Ararat, écrit Westerman, sera alors « un livre sur croire et savoir, religion et science, avec le mont Ararat comme figure centrale. Je voulais analyser – et ensuite escalader – cette montagne sacrée, dans tous ses aspects, à la fois mythiques et réels. Une sorte de pèlerinage, mais alors, le pèlerinage d’un incroyant ».

On voit bien le caractère paradoxal de la démarche. Par définition, le pèlerin suit un chemin mille fois foulé avant lui, il est confiant, il revient aux origines. Mais l’incroyant ? Pour lui qui ne tient pour certain ni l’origine, ni la transcendance, le pèlerinage est forcément oxymorique. Vers où revient-il ? Son geste est celui de la suspension, du tâtonnement. Comment raconter une quête dont l’objet est obscur au chercheur, et qui de plus, ne cesse de se dérober ?

Car l’Ararat apparaît comme un autre Graal : follement désiré, toujours retiré – interdit.« Nul ne peut gravir l’Ararat, car elle est la mère du monde », dit-on au XIIIe siècle. Au XXe siècle, les troubles politiques, la guerre froide, les intempéries le confirment : accéder au sommet de l’Ararat est un privilège rare. Westerman attend huit mois son visa. De plus, l’Ararat est un Graal à multiples visages – comme en témoignent ses multiples noms : Masis, la montagne mère, pour les Arméniens, Agri Dagri, la montagne des Douleurs pour les Turcs, Kuh-i-Nuh pour les Persans. A la frontière entre la Turquie, l’Arménie et l’Iran, non loin de la Géorgie et de l’Irak, l’Ararat est avant tout une zone de friction, où se heurtent des mondes inconciliables. Religion et science : les croyants à la recherche de l’arche de Noé croisent sur ses pentes les géologues et les séismologues qui s’intéressent à la nature volcanique de la montagne. Ouest et Est : la montagne a longtemps séparé le monde occidental chrétien de l’URSS, et aujourd’hui l’OTAN en a fait un poste d’observation stratégique. Turquie et Arménie : sur cette ligne passent aussi les fantômes du génocide arménien. Turquie kémaliste et Kurdes : « Bienvenue au Kurdistan libre ! » s’entend saluer Westerman à son arrivée au pied de la montagne.

Entre les lignes de front, Westerman ne veut pas choisir. Son Ararat à lui est justement celui des tensions, des antagonismes. Non pas l’icône que chérissent les convaincus – qu’ils soient les chrétiens fondamentalistes ou les nationalistes arméniens, mais l’image insaisissable, diffractée de ceux qui cherchent Ainsi, la montagne elle-même est finalement le centre absent du livre – le point inaccessible autour duquel s’enroulent tous les fils que suit Westerman.

Autobiographie : l’histoire d’un jeune garçon qui grandit pendant la guerre froide, est élevé dans une école religieuse, et se passionne pour les mathématiques, dont la logique explique le monde en même temps qu’elle en prolonge le mystère. Histoire : le texte fait une large place aux récits des explorateurs qui l’ont précédé, aux tensions politiques dont la région est le siège, et dit bien combien pour les Arméniens et les Kurdes, l’amour de l’Ararat est indissolublement nationaliste. Science : l’Ararat est l’objet d’une polémique scientifique, sur son statut de volcan actif (Westerman se trouve enrôlé par un ancien professeur de géologie pour ramener des photos qui trancheront la question). Récit de voyage : d’Istanbul à Etchemiadzine, le lieu le plus saint de l’Eglise arménienne, censé abriter un vestige de l’arche de Noé (absente le jour où s’y rend Westerman : « prêtée à l’Ermitage… »). Tous ces fils se croisant pour innerver une unique question, celle du rapport entre croire et savoir, la science, l’inconnu, et le sentiment du sacré.

Escalader l’Ararat ne redonne pas la foi à Westerman. Dans Ararat, Dieu est bel et bien mort. Mais les hommes, eux, sont plus vivants que jamais. Westerman évoque avec tendresse et vigueur toute une galerie de personnages, chacun engagés d’une façon ou d’une autre dans cette longue quête du savoir, qu’il soit scientifique ou religieux. Georges Smith, l’ouvrier anglais autodidacte du XIXe passionné par l’assyriologie, finalement engagé au British Museum, traduit le premier les écrits cunéiformes qui racontent une version du Déluge bien antérieure à la Bible (les très sérieux registres du British Museum précisent qu’il fut tellement transporté par sa découverte, qu’il se mit à danser nu autour de son bureau, sous les yeux médusés de l’assistance victorienne). Sal Kroonenberg, l’ancien professeur de géologie de Westerman, « le plus poète parmi les géographes », cite Borges dans ses traités scientifiques, et ne croit qu’en une transcendance : celle de l’indifférence souveraine de la nature aux hommes. Jim Irwin, ancien astronaute de la NASA, qui après avoir marché sur la Lune et symbolisé le progrès aux yeux du monde, se convertit et grimpe six fois l’Ararat à la recherche d’un bout de l’arche. Ou encore Igor, le moine mendiant de la Russie postmoderne, lancé seul à l’assaut des pentes. Tous attachants, ils révèlent le vrai sujet d’Ararat : la grande soif de connaissance de l’homme, ses tentatives perpétuelles de reculer les frontières de l’inconnaissable. Car « le mystère, au fur et à mesure qu’il semble s’éclaircir, se déplace sans cesse, ou se fragmente ». Et c’est ici que l’écrivain a sa place dans le grand domaine de la connaissance. Westerman retrouve finalement son ancienne foi dans le Verbe intacte – à condition de lui enlever la majuscule et l’origine divine. « Le langage n’est pas l’instrument qu’il faut pour exposer les entrailles du mystère – une plume n’est pas un scalpel. En écrivant, on peut le plus aisément du monde s’élever au-delà de la connaissance humaine, et aussi des lois de Newton. Par le langage, on peut obscurcir l’énigme, ou éveiller du respect envers elle ».

A cent mètres du sommet, Westerman et son groupe doivent rebrousser chemin, pris dans une tempête de neige. Fatalité ? Volonté divine ? Non : c’est bien plutôt parce que la quête, les rêves et les désirs des hommes s’alimentent de tendre vers des sommets qui se reculent à mesure. C’est cette condition humaine bouleversante que retrace Westerman, dans ce livre passionnant, érudit, et d’une grande sensibilité – aux hommes, et au mystère qui malgré tout, reste au coeur du monde.

 

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