La bouleversante désinvolture de Françoise Sagan

Les inédits de Françoise Sagan aux éditions Stock :

Des Bleus à l’âme, 176 p., 16,50 euros
Toxique, illustrations de Bernard Buffet, 72 p, 15 euros
Des Yeux de soie, 193 p, 16, 50 euros

Les inédits de Sagan : l’épouvante des choses et l’odeur de l’herbe.

Dites « Sagan » et immanquablement les mêmes images surgissent. Le « charmant petit monstre » de Mauriac, « la petite musique », les voitures de sport conduites pieds nus, le whisky, Deauville et les boîtes de nuit, une façon de parler et des cigarettes. Une citation aussi : “Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse.” Dans ce fatras, où est passée l’écrivain ? Les textes inédits de Sagan frappent par leur force et leur subtilité, et invitent à redéfinir ce que serait « Sagan ».

Denis Westhoff, fils unique de Françoise Sagan, a confié à Jean-Marc Roberts, des éditions Stock, le soin de rééditer neuf romans de sa mère. Parmi ceux-ci, Des bleus à l’âme, initialement paru en 1972, Des yeux de soie, recueil de nouvelles initialement paru en 1975, et un inédit, Toxique, journal de sa cure de désintoxication à la morphine pendant trois semaines en 1957, illustré par Bernard Buffet. Ces trois livres donnent à entendre trois autres voix de Sagan. Mais qu’on ne s’attende pas à découvrir la « vraie Sagan », « derrière le mythe ». Au contraire : ces textes révèlent combien cette opposition est naïve, et combien l’écriture et le mythe s’entremêlent. Sagan fait montre d’une conscience aiguë de son image, de combien « Sagan » l’entrave, mais aussi de combien « Sagan » la protège. De ce masque qui fait partie d’elle, elle n’entend ni se vanter ni s’excuser, « n’ayant jamais cultivé vis-à-vis de moi que le goût infernal et incessant de plaire. Jamais celui d’être respectée ». Pas de « nouvelle Sagan » donc, mais le rappel de la distance que Sagan savait en temps voulu conserver avec son personnage – exemple bienvenu en ces temps histrioniques.
Des Bleus à l’âme est l’histoire d’un essoufflement généralisé, de la déflation vitale, et de la lutte pour ne pas y succomber. Dès la première page, Sébastien Van Milhem monte en sifflotant les marches de l’escalier qui mènent à la chambre de bonne où il vit avec sa sœur – et il s’essouffle. Le séducteur de la pièce Un Château en Suède, écrite et montée par Sagan en 1960, approche maintenant la quarantaine, comme sa sœur, Eléonore. Aristocrates oisifs, les Van Milhem vivent de la générosité de leurs amis et de la fascination qu’ils inspirent. Désinvoltes, tendres et blasés, ils ne veulent être que gratuité. Mais dix ans après Un Château en Suède, l’insouciance n’est plus vraiment possible. Des Bleus à l’ame sera le livre du poids des choses, du ralentissement et de la fatigue. Les Van Milhem ne sont pas les seuls concernés : c’est aussi l’histoire de Sagan et d’une époque. Des Bleus à l’âme est un hybride : des bouts de romans alternent avec le journal de Sagan : celui de sa création, de l’époque et de sa vie. Tout se passe comme s’il n’y avait plus assez d’insouciance ou de confiance pour animer totalement un monde fictionnel. Dès la première page, le « je » de Sagan succède à Sébastien. « Malheureusement, la médiocrité de Paris, ou la mienne, est devenue plus forte que mes envies folasses, et j’essaye péniblement aujourd’hui de me rappeler comment « cela » a commencé. « Cela » étant ce désaveu, cet ennui, ce profil détourné que m’inspire une existence qui, jusqu’ici, et pour de fort bonnes raisons, m’avait toujours séduite ». Une dépression, dit-elle plus loin. En 1972, la France s’est rendormie après le soubresaut de mai 68. « Je n’entends, je ne vois autour de moi que des gens endormis, effrayés. Peut-être la mort rôde-t-elle autour de nous et nous la pressentons, et nous sommes malheureux pour rien ». Paris meurt à petit feu, de « cette violence perpétuelle, partout, ces malentendus, cette colère, justifiée si souvent, cette solitude, cette impression d’accélération vers un désastre. » Contre cette atonie, ce découragement, Sagan tente de faire vivre ses Van Milhem. Elle ne se préoccupe pas d’ailleurs d’en faire des personnages crédibles : ils restent des figures esquissés, rêves d’une forme tragique de légèreté et d’innocence. Avec leur élégance et leur solitude, les Van Milhem sont l’image d’un combat contre les choses déshonorantes de la vie : les compromissions, les enchaînements, le temps qui passe. Ils sont les paravents que Sagan met entre elle et « l’épouvante des choses ». « Ce n’est pas de la littérature, ce n’est pas une vraie confession, c’est quelqu’un qui tape à la machine parce qu’elle a peur d’elle-même et de la machine et des matins et des soirs etc. Et des autres. Ce n’est pas beau, la peur, c’est même honteux, et je ne la connaissais pas. Voilà tout. Mais ce « tout » est terrifiant. ». Dire que les mondes fictionnels nous protègent des cruautés du monde réel est un truisme. Mais Des Bleus à l’âme le montre constamment, en révélant combien l’écriture est fuite, diversion. Sagan se moque à plusieurs reprises de son « fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes », l’univers frivole des mondains, qui peuvent se saoûler dans les boîtes de nuit parce qu’ils n’ont pas de quart à prendre à l’usine. Des Bleus à l’âme fait apparaître ce détachement pour ce qu’il est : non une indifférence, mais la politesse du désespoir, désespérément nécessaire, dans un monde qui choisit la mort. Le livre tout entier est hanté par le passage du temps, la solitude et la mort. Eléonore, la femme lointaine à qui aucun homme ne résiste, vit dans « cette espèce de tristesse mortelle, de solitude acceptée qui avait toujours été le fond de sa vie ». Mais elle ne s’appesantit jamais sur sa douleur, et Sagan non plus. Lorsque le désespoir affleure, dans sa nudité et sa brutalité, c’est au détour d’une phrase, dans la chute d’un paragraphe, et Sagan reprend toujours le fil par une pirouette. « Et si ça me plaît, à moi, ce jeu dérisoire et gratuit, à notre époque mesquine, sordide et cruelle, mais qui, par un hasard prodigieux dont je la félicite vivement, m’a donné les moyens de lui échapper ». Par la tendresse notamment, « le lait de la tendresse humaine », qui est pour Sagan et ses personnages, une façon de tenir tête (la tendresse de Sagan pour « ses » Van Milhem est partout palpable).
Ainsi, la fameuse désinvolture de Sagan est bouleversante. Conduire des voitures, écluser des whiskys, faire l’amour, sont toujours désignés, avec une lucidité poignante de simplicité, comme de purs divertissements, au sens pascalien du terme. « Vive la nuit des boîtes de nuit, et vive la joyeuse ou triste solitude de ceux qui s’y entassent ! Vive la fausse et vraie chaleur d’une fausse et vraie amitié qui s’y noue ! Vive la fausse tendresse des rencontres et vive, enfin, ce que tout le monde fait au ralenti et que nous, les nocturnes, faisons au grand galop, en accéléré : la découverte d’un visage, la liaison folle, l’amitié romanesque, le pacte de l’alcool remplaçant aux temps le pacte du sang aux poignets ! » Sagan aurait tout ce qu’il faut pour être une moraliste : l’analyse désabusée des comportements, la conscience de la fuite du temps, le don de la formule. Des Bleus à l’âme tourne autour de cette question : face à la laideur et à l’ordre du monde, comment trouver une position. Sagan a trop d’élégance pour écrire des maximes, ou des histoires profondes dont il faudrait tirer un lourd enseignement. « Ce n’est pas parce que la vie n’est pas élégante qu’il faut se conduire comme elle ».
Toxique, le journal de sa désintoxication illustré par Bernard Buffet, met encore plus à nu le fond de désespoir et la retenue qui sont les deux pôles de l’écriture de Sagan. Ce journal est un livre court, mais aussi bouleversant. Sagan s’y observe, y tient le journal de son addiction. L’addiction est par excellence une expérience de l’altérité, engendrée par la conscience d’être la proie d’une pulsion obscure (« Je m’épie : je suis une bête qui épie une autre bête, au fond de moi »). Mais cette auto-observation est d’autant plus aiguë qu’elle est inhérente au rapport que Sagan entretient à avec elle-même : « Il y a cinq ou six personnes avec lesquelles j’aimerais mieux passer mon temps, je l’avoue, et cela donne une sorte de condescendance à mes propres rapports ». Désinvolture toujours, et refus de s’apitoyer. Cette pudeur est encore plus flagrante que dans Des Bleus à l’âme : Toxique est un livre où les blancs et les silences tiennent une grande place. La mise en page à cet égard est magnifique. « Il y avait longtemps que je n’avais pas vécu avec moi-même », lit-on. Puis un grand blanc. « C’est d’un effet curieux ». Un autre long silence : la page. Les dessins de Bernard Buffet, aux traits brisés qui évoquent les membres maigres et les seringues, occupent souvent plus d’espace que le texte. Leur sobriété même fait silence. Ici, le dessin est bien plus qu’une simple illustration. Le trait de Buffet montre sur quoi s’édifie cette écriture de la maîtrise et de la distance : le sous-texte de la désinvolture est le corps épuisé, apeuré, presque brisé. Etalé sur la page là où l’écriture se retient. Les deux écritures, celle des mots et celle du trait, fonctionnent en synergie parfaite, et font de Toxique un des meilleurs livres de la littérature de l’addiction : par ce qu’il ne dit pas et que le dessin exprime.
Des yeux de soie est un recueil de nouvelles, où Sagan n’apparaît pas. Il est nettement moins réussi – et il prête le flanc à toutes les critiques traditionnelles faites à Sagan : personnages bourgeois, superficialité, facilité. Les situations ne font pas vraiment mouche, et l’on se lasse d’un personnel romanesque daté. L’intimité et le jeu de distance / dévoilement si poignants dans les deux autres livres en sont totalement absents, et c’est peut-être la raison pour laquelle ce livre convainc moins. Car ce qui bouleverse dans Des Bleus à l’âme et Toxique, c’est bien la présence de Sagan, sa pudeur et son élégance aux antipodes des confessions exhibitionnistes qui trouvent aujourd’hui éditeur. C’est aussi (tout aussi salutaire) la distance qu’elle marque vis-à-vis de certains mythes littéraires. Elle n’adhère jamais complètement à son image, et sait se maintenir dans l’interstice. Elle apporte aussi une réponse lucide à l’éternel (faux ?) dilemme entre l’écriture et la vie. Chez elle, il n’y a pas choix : l’écriture l’aide à vivre, mais plus souvent encore, le goût de la vie l’éloigne de l’écriture. Le choix du divertissement a pour pendant l’émerveillement devant le monde, la capacité à se laisser envahir par la présence des choses. « Un Deauville désert et inondé de l’oblique et jaune soleil de mars » la distrait des mois durant d’écrire. Plus loin, elle évoque « en octobre dernier, cet automne si beau, si roux, si déchirant dans sa splendeur que je me demandais, à force de bonheur, comment y survivre ». Et partout, comme un refrain venu d’enfance, elle évoque « l’odeur de l’herbe », qui la frappe à la fenêtre de sa chambre de clinique, et dont elle prévient qu’elle aurait « vite fait de jeter un panier de ces herbes séchées, odorantes, dans ce roman cynique, au détour d’un chapitre ». Il est temps de relire Sagan, et de remplir d’autres mots l’étiquette: avec « l’épouvante des choses », la tendresse et l’odeur de l’herbe.

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